Introduction
Les élections législatives qui détermineront la douzième législature du Maroc auront lieu le 23 septembre 2026. 16 millions de Marocains inscrits sur les listes électorales sont attendus aux urnes : un nombre inférieur à ceux des deux précédentes élections, qui reflète une dynamique abstentionniste persistante. Réussir à enrayer ce phénomène constitue l’un des principaux défis des élections 2026, charnières à tout point de vue. Le Maroc est engagé sur plusieurs projets stratégiques, qu’il compte achever à l’horizon 2030. Cependant, ces projets ne font pas l’unanimité auprès des Marocain∙es, comme l’ont démontré les manifestations de la GenZ 212 et l’afflux migratoire massif vers Ceuta : le modèle de développement du royaume pâtit de défaillances structurelles et territoriales, marginalisant une partie non négligeable de la population, ce qui est communément appelé le « Maroc à deux vitesses ». Pour les acteurs politiques, l’ombre d’une légitimité fragile plane sur les élections. Il apparait donc que l’un des enjeux de ce rendez-vous électoral sera de garantir la crédibilité du Gouvernement, chargé de la mise en œuvre des projets d’envergure, en remédiant au phénomène abstentionniste.
Le Maroc face au défi de la transition démocratique
Rôles et évolution des institutions parlementaires au Maroc
Dès l’indépendance, les institutions politiques sont le théâtre de déploiement d’une rivalité entre la monarchie et différents acteurs politiques. Pour éviter la prééminence du parti l’Istiqlal, au cœur de la lutte pour l’indépendance, le roi Mohammed V établit une forme de « pluralisme autoritaire », encourageant le multipartisme et exerçant la fonction d’arbitre au-dessus des partis. Cette stratégie restera poursuivie par le Palais : d’une part, en favorisant les scissions et les reconfigurations partisanes, de manière à affaiblir les partis de l’opposition, à les vider de leur substance pour in fine, les endiguer ou les capter en une « opposition loyale » via leur intégration dans le jeu politique. D’autre part, en soutenant la création de partis dits administratifs, qui auront pour fonction de relais au ministère de l’Intérieur. Cela a conduit à la consolidation d’une classe politique proche du Palais et à l’affaiblissement des acteurs de l’opposition (de gauche et islamistes).
Depuis la réforme constitutionnelle de 2011, le Maroc se définit comme « une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale », selon l’article premier de la Constitution. Le parlement y est bicaméral, composé de la Chambre des représentants aux 395 député∙es, élu∙es au suffrage universel direct pour une durée de cinq ans et de la Chambre des Conseillers, élue au suffrage indirect pour 6 ans. L’établissement d’une monarchie constitutionnelle démocratique était l’une des revendications du mouvement du 20 février 2011. La réforme consentie en réponse au mouvement protestataire a apporté plusieurs évolutions sans toutefois introduire de mutations marquantes : selon le spécialiste en droit constitutionnel Omar Bendourou, l’institution royale demeure « la clé de voûte du régime politique ». Cette réforme a eu principalement pour but de véhiculer l’image d’un royaume musulman aux cultures plurielles, conciliant tradition et démocratie, aligné sur les valeurs démocratiques de ses partenaires occidentaux.
Si elle a renforcé les compétences du Gouvernement, notamment en matière législative, conférant par exemple au Chef du gouvernement la nomination des responsables de la fonction publique, la Constitution de 2011 n’en fait pas un organe exécutif autonome. C’est le Roi qui nomme le Chef du gouvernement au sein du parti victorieux, ainsi que les membres de son gouvernement, sur proposition de ce dernier. Les ministres des départements stratégiques – Justice, Défense, Affaires Étrangères, Habous et Affaires Islamiques – sont désignés par le Palais. En outre, le programme gouvernemental doit être approuvé au Conseil des ministres, présidé par le Roi. En substance, les actions gouvernementales se conforment aux orientations royales. Ainsi, en décembre 2020, le Chef du gouvernement S. El Othmani du Parti de la Justice et du Développement (PJD, islamiste) a été le signataire de la Déclaration Tripartite entre Rabat, Tel-Aviv et Washington, alors que l’un des principes de son parti est l’opposition à toutes formes de normalisation avec Israël.
S’ajoute à cela une réforme électorale introduite en 2021, révisant le quotient électoral. Alors qu’il était calculé depuis 2002 sur la base des votes exprimés, il est désormais comptabilisé à partir du nombre d’inscrit∙es – votant ou non. Pour plusieurs analystes, cette réforme dilue les votes exprimés, et favorise les petits et moyens partis au détriment de ceux à forte majorité partisane. Ici, l’ingénierie électorale semble être au service du contrôle électoral, comme le souligne l’universitaire Inmaculada Szmolka : « le système proportionnel marocain […] est conçu pour coopter les partis politiques, empêcher l'émergence d'un parti prédominant et favoriser la fragmentation du système partisan ».
Les raisons derrière l’abstentionnisme « critique »
Les amendements constitutionnels de 2011 n’ont pas conduit à une augmentation de l’engagement citoyen dans le processus électoral, caractérisé par un abstentionnisme élevé. Habituellement autour de 52% depuis 2002, il a connu une hausse record en 2007, atteignant 63%. Le nombre d’inscrit∙es aux listes électorales se situe autour des deux tiers des citoyen∙nes en âge de voter, selon les chiffres officiels : 69,4% en 2021 et 64% en 2016. Cependant, l’ensemble des inscrit∙es ne procède pas effectivement au vote au moment des scrutins. En 2021, seuls 35% des inscrit∙es se sont rendu∙es aux urnes et ce, malgré les campagnes médiatiques incitant à voter.
La majorité des électeur∙trices potentiel∙les inscrit∙es sur les listes électorales sont issus des milieux ruraux et âgé∙es de 35 ans et plus, selon le Haut-Commissariat au Plan. Les citoyen∙nes des agglomérations urbaines et les jeunes de 18-24 ans sont les moins enclin∙es à voter. En effet, un∙e jeune sur cinq affirme ne pas avoir l’intention de voter en 2026, selon un rapport de l’association les Citoyens. Ces chiffres sont révélateurs du phénomène de « défiance » envers le processus électoral.
Pour expliquer le phénomène, certains analystes évoquent les faibles indicateurs de développement. Pour eux∙elles, les défis en matière d’alphabétisation, d’éducation, la précarité voire la misère de certaines franges de la population, couplés à l’enclavement de certaines régions et au chômage accru des jeunes expliquent l’abstentionnisme au Maroc. Cependant ces explications se heurtent aux chiffres : 94% des ruraux∙ales étaient inscrit∙es dans les listes électorales en 2021[14] – ce qui fait de ce groupe celui le plus enclin à voter, tandis que paradoxalement, les populations urbaines issues des classes moyennes sont les moins enclines à voter.
Les véritables causes de la frilosité des citoyen∙nes à voter sont à chercher du côté des représentations collectives : les institutions parlementaires sont perçues par une large partie de la population comme corrompues et limitées dans leurs prérogatives. Il existe une crise de confiance envers les institutions politiques marocaines, cristallisée par le mouvement GenZ 212 en octobre 2025. Selon une enquête de l’Arab Barometer réalisée en 2024, deux tiers des Marocain∙es ne font pas confiance à leur gouvernement.[16] Ce taux est à peu près constant depuis 2006. À titre d'exemple, la réputation du Parlement a longtemps été ternie par le principe d’immunité parlementaire, inscrit dans la Constitution jusqu’en 2011, dont l’application permettait à certain∙es de ses membres d’échapper aux poursuites judiciaires en toute impunité.[17] Entre 2021 et 2025, sous le gouvernement Akhannouch, 30 député∙es sont poursuivi∙es ou condamné∙es pour des délits financiers.
Par ailleurs, les logiques « claniques et opportunistes » des partis politiques, perçus comme servant « leurs propres intérêts », minent leur crédibilité auprès des citoyen∙nes. Quant au processus électoral, si l’intervention du ministère de l’Intérieur n’est plus prépondérante comme sous le règne de Hassan II, certaines pratiques subreptices subsistent : à ce titre, l’achat de votes reflète la persistance d’une forme de rashwa (corruption) électorale, qui sévit dans les zones défavorisées et marginalisées, prenant la forme de distribution directe d’argent, de denrées alimentaires ou encore d’offres d’emplois temporaires[21].
Des élections législatives charnières
Objectif : la gestion du « Maroc en plein essor »
Les élections législatives 2026 ont pour particularité de se tenir dans un contexte économique et diplomatique unique pour le Maroc. Le royaume achève plusieurs chantiers entamés dans le cadre de ses objectifs stratégiques « Horizon 2030 », avec pour ambition de devenir une puissance régionale émergente. La coorganisation de la Coupe du Monde de football avec l’Espagne et le Portugal en 2030 constitue le projet phare de Rabat. Plusieurs projets stratégiques s’articulent autour de cet évènement : aménagement du territoire, modernisation des aéroports, développement de l’offre hôtelière et construction d’infrastructures footballistiques aux normes internationales. Cet évènement d’envergure, présenté comme un accélérateur de développement et une marque de confiance internationale, est pourtant contesté par une partie de la population. Par exemple, certains projets urbains touchant des zones résidentielles, dont Rabat 2030, ont suscité de vives tensions avec les habitant∙es au sujet des questions de démolitions, de compensation et de relogement. Le pari du Mondial 2030 est coûteux : les besoins d’investissement du royaume sont estimés à 50 milliards de dirhams (5,3 milliards de dollars américains), une somme jugée par une partie de la population en décalage avec les priorités socio-territoriales du royaume : les services publics défaillants, l’enclavement rural (mis en lumière par le séisme d’al Haouz), le chômage élevé ...
Sur le plan international, le Maroc connait plusieurs succès diplomatiques depuis la normalisation des relations bilatérales avec Israël en décembre 2020, sous l’égide des États-Unis. Le soutien américain a eu un effet d’entrainement, menant à l’appui de nombreux États au Plan d’autonomie marocain. Ce Plan fut entériné comme la base des futures négociations avec le Front Polisario par le Conseil de Sécurité de l’ONU en octobre 2025. Rabat compte poursuivre son élan diplomatique en accélérant les chantiers déployés sur ce territoire, dont la stabilité et le développement économique sont primordiaux pour attirer des investissements internationaux.
Face aux risques des contestations sociales
L’émergence de tensions sociales entachant la stabilité du pays à l’heure où le Maroc cherche à assurer des investissements, achever les préparatifs du Mondial 2030 et promouvoir une image de puissance émergente est un risque plausible. Depuis le début des années 2000, le royaume est traversé de protestations citoyennes. Locales, contre la marginalisation et l’enclavement des territoires, la corruption, le chômage et la flambée des prix, pour la justice sociale et l’accès aux ressources, ces mobilisations sont toutefois « dispersées et impuissantes », souvent réprimées. Parmi les plus marquantes, celles de Sidi Ifni (2005 à 2016), de Zagora (2017), Jerrada (2018), le Hirak rifain (2016-2017), et plus récemment, en octobre 2025, le mouvement GenZ 212.
Les fractures socio-économiques, l’éclatement de manifestations et l’abstentionnisme électoral sont étroitement liés. Les institutions marocaines ont jusque-là échoué à prendre la mesure des revendications des manifestant∙es. Le principal enjeu des élections 2026 semble être de transcender ces échecs afin de prévenir les troubles protestataires. Le nombre d’inscrit∙es aux listes électorales, jugé insuffisant, est perçu comme un signal alarmant par les responsables politiques : le risque d’un gouvernement impopulaire et peu crédible ne peut être envisagé au vu des défis futurs. Le ministre de l’Intérieur a donc appelé les partis à « chercher les non-inscrits, même dans les territoires les plus éloignés », en amont de la réouverture exceptionnelle des inscriptions aux listes électorales du 15 mai au 7 juin 2026. De plus, trois lois adoptées en automne 2025 ont ouvert la voie à une réforme du processus électoral au Maroc, visant à assurer plus de transparence et d’inclusion et à lutter contre la corruption électorale : l’inéligibilité des personnes condamnées à des peines de prison, la candidature numérique obligatoire, la digitalisation des inscriptions aux listes électorales et les aides financières à présent octroyées aux candidat∙es de moins de 35 ans et aux femmes. Quant aux principales forces politiques (le RNI, le PAM, l’Istiqlal, le PJD), elles ont joué la partition du discours social lors de leurs campagnes électorales, promettant un État social engagé.
Conclusion
À l'heure où les abstentionnistes constituent le « premier parti » du royaume, où les partis et les institutions sont perçus négativement par une proportion non négligeable des citoyen∙nes, et dans un contexte marqué par des projets stratégiques à réaliser pour le royaume, les acteurs politiques ont établi un éventail d’actions afin de stimuler la participation électorale, allant de la digitalisation des campagnes – sans négliger les actions sur le terrain – aux réformes législatives favorisant la transparence et l'inclusion dans le processus électoral, axant leurs discours sur les questions socio-économiques.
https://www.hcp.ma/Quelques-caracteristiques-des-primo-votants-aux-elections-de-2021_a2742.html
https://www.twobirds.com/fr/insights/2025/global/maroc-preparatifs-de-la-coupe-du-monde-2030
Les opinions représentées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Arab Reform Initiative, de son personnel ou de son conseil d'administration.