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Près de 15 ans après avoir contribué à la chute de l'autoritarisme en Tunisie, la plus puissante confédération syndicale du pays, l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), se retrouve une nouvelle fois au centre d'une bataille pour l'avenir politique et économique du pays. À la suite d'une attaque contre son siège, perpétrée par des partisan∙es présumé∙es du président Kais Saied, l'UGTT a mobilisé des milliers de ses membres le 21 août 2025 pour protester contre ce que ses dirigeants ont qualifié d'« attaque contre les organisations pacifiques de la société civile » et les droits syndicaux. En réponse, Saied a rapidement riposté avec une série de mesures punitives : arrestations de dirigeants syndicaux de premier plan, retrait des « détachements » de longue date, et suspension du prélèvement automatique des cotisations. Ces affrontements marquent la plus forte escalade jamais enregistrée dans le bras de fer entre la présidence et une institution longtemps considérée comme le contrepoids le plus durable au pouvoir autoritaire en Tunisie.
Cependant, si le syndicat a déjà été confronté à des gouvernements autoritaires par le passé, ce qui distingue le conflit actuel, n'est pas tant la tactique musclée de Saied, que la capacité réduite de l'UGTT à y faire face. Historiquement, le syndicat a résisté à la répression de l'État grâce à sa structure organisationnelle unique, composée d'un réseau géographiquement dispersé de syndicats locaux, d'une tradition de contestation interne et de pratiques démocratiques qui ont ancré sa légitimité, et de liens profonds avec sa base. Aujourd'hui, cependant, les divisions internes soulèvent des questions quant à la capacité de l'UGTT à mobiliser la discipline et la solidarité qui lui ont permis de s'opposer au pouvoir étatique par le passé. En effet, le factionnalisme croissant et l'effritement de la culture démocratique ont semé le doute sur la légitimité de la direction et rendu le syndicat plus vulnérable qu'il ne l'a jamais été dans son histoire moderne.
Cet article retrace les origines de la confrontation actuelle, la replace dans le contexte plus large du militantisme syndical tunisien et évalue si l'UGTT peut encore servir de contrepoids efficace à la consolidation du régime autoritaire de Saied. Il soutient que si le syndicat ne parvient pas à surmonter les divisions dans ses propres rangs – des luttes intestines croissantes à l'érosion de sa démocratie interne autrefois solide –, il aura du mal à rallier la résistance unifiée nécessaire pour résister à la mainmise de Saied sur le pouvoir.
De l'optimisme à l'hostilité : les relations tumultueuses entre l'UGTT et Kais Saied
Pour comprendre l'impasse actuelle entre le président Kais Saied et l'UGTT, il est important de revenir à 2019, lorsque Saied a été élu pour la première fois. En tant que relatif outsider politique et ancien professeur de droit constitutionnel, l'ascension de Saied a d'abord été saluée par de nombreux jeunes Tunisien∙nes et membres de la classe ouvrière, déçu∙es par l'impasse partisane et le chômage chronique de la période post-révolutionnaire. Les sondages réalisés à la sortie des urnes lors des élections de 2019 suggèrent que le soutien à Saied au sein du mouvement syndical était mitigé : alors que les électeur∙trices qui s'alignaient auparavant sur Nidaa Tounes — un parti ayant des liens historiques avec l'UGTT — penchaient en faveur de l'homme d'affaires Nabil Karoui, une grande partie de l'électorat issu de la classe moyenne et éduquée, qui constitue la base la plus large de l'UGTT, soutenait Saied. Cette ambivalence s'est poursuivie pendant les premières années de sa présidence. Même lorsque Saied a commencé à consolider son pouvoir unilatéral en 2021, en suspendant le parlement et en limogeant le Premier ministre, l'UGTT ne s'est pas immédiatement opposée à ses actions. Au contraire, elle lui a apporté un soutien prudent, insistant sur la « nécessité de réviser les politiques et les choix économiques et sociaux » pour sortir le pays de la crise persistante, tout en exhortant le président à respecter le calendrier constitutionnel pour la réforme politique. Ce soutien initial reflétait l'approbation générale du public à l'égard du régime de Saied qui, selon certains sondages locaux, atteignait plus de 85 %.
Cependant, l'optimisme prudent de l'Union quant à la possibilité que Saied utilise son pouvoir pour lutter contre la corruption et stabiliser la fragile démocratie tunisienne a rapidement cédé la place à la désillusion lorsque les signes d'une dérive autoritaire du pays sont devenus évidents. Les rumeurs selon lesquelles le président aurait négocié un plan d'austérité avec le Fonds monétaire international ont rapidement suscité une vive réaction de l'UGTT, qui a organisé une grève nationale le 16 juin 2022 pour protester contre les réductions des subventions et le gel des salaires proposés. Peu après, Saied a dévoilé une nouvelle constitution qui a confirmé les pires craintes de ses détracteur∙trices : plutôt que de rétablir l'ordre démocratique, il cherchait à consolider un régime autocratique. Rédigée sans consultation des principales parties prenantes, la Constitution de 2022 a démantelé le système de contrôle et d'équilibre des pouvoirs mis en place en 2014, concentrant les pouvoirs entre les mains du président tout en affaiblissant le parlement et le pouvoir judiciaire.
Pour l'UGTT, qui s'est forgée une réputation après 2011 en défendant le compromis démocratique, ces réformes représentaient une trahison des victoires durement acquises au lendemain de la révolution tunisienne. Bien que la direction de l'UGTT se soit abstenue de donner officiellement à ses membres l'instruction de boycotter le référendum afin de ne pas fracturer sa base politiquement hétérogène, elle a par la suite condamné l'orientation prise par le régime, dénonçant ses manœuvres autoritaires. Comme l'a déclaré le secrétaire général de l'UGTT, Noureddine Taboubi, en décembre 2022 : « [L'UGTT] n'accepte plus la voie actuelle en raison de son ambiguïté et de la règle individuelle, ainsi que des mauvaises surprises qu'elle réserve au destin du pays et à la démocratie. »
Depuis l'adoption de la nouvelle constitution, les relations entre l'UGTT et le régime de Saied ont oscillé entre une retenue difficile et une confrontation ouverte. Parfois, le syndicat a perçu Saied comme un allié tactique, en particulier dans ses affrontements avec Ennahdha, un rival de longue date de l'UGTT. Cependant, ces brèves convergences ont été éclipsées par une hostilité croissante, le syndicat ayant également mené certaines des plus grandes manifestations contre le renforcement du pouvoir de Saied, notamment une manifestation de 3 000 personnes en 2023 contre l'arrestation de 20 figures de l'opposition. Saied, pour sa part, a réagi par une répression croissante visant à discréditer et à isoler le syndicat. Au cours des deux dernières années, son gouvernement a invoqué les lois sur la cybercriminalité pour poursuivre des journalistes et des militant∙es des droits humains, a accusé l'UGTT de servir des intérêts étrangers, et a lancé des allégations de corruption contre des dirigeants syndicaux de haut rang — tout cela dans le cadre d'un effort plus large visant à délégitimer le syndicat aux yeux des Tunisien∙nes.
Dans le même temps, Saied a systématiquement exclu le syndicat des décisions économiques clés, cherchant à éroder l'influence de ce qui était autrefois le principal partenaire social du pays. Cette exclusion s'inscrit parfaitement dans la logique plus large de son projet populiste : se présenter comme le seul défenseur d'une nation en péril tout en marginalisant toute institution capable d'opposer une résistance. Les négociations tripartites, qui ont constitué pendant des décennies l'épine dorsale du contrat social tunisien — reliant l'État, les employeurs et les travailleurs — ont été suspendues à plusieurs reprises, alimentant la frustration tant dans le secteur public que dans le secteur privé. De plus, l'adoption unilatérale de politiques généralement négociées avec la participation du syndicat, telles que les ajustements du salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) et les révisions du code du travail , a encore souligné l'hostilité croissante du gouvernement à l'égard de l’UGTT. En réponse, le syndicat a riposté, notamment par une grève nationale des transports de trois jours en juillet 2025, qui a suscité de vives critiques de la part de Saied et aurait déclenché les attaques du 7 août 2025 contre le siège de l'UGTT.
Un héritage de défiance : l'histoire de l'opposition syndicale de l'UGTT
Cette confrontation marque un retour dangereux à des périodes antérieures de l'histoire tunisienne, lorsque des dirigeants autoritaires cherchaient à briser ou à dompter l'UGTT. Depuis sa création en 1946, le syndicat est plus qu'une simple confédération syndicale : il a fonctionné comme un acteur politique à part entière, à mi-chemin entre une organisation de travailleur∙ses et un mouvement d'opposition. Au cours de la lutte contre la domination coloniale française, elle a joué un rôle décisif dans la campagne nationaliste, utilisant les grèves pour renforcer le mouvement indépendantiste et faire pression sur la France afin qu'elle concède la souveraineté à la Tunisie. Plus tard, lorsque l'indépendance a été obtenue, l'UGTT est entrée dans une relation complexe avec le régime, oscillant entre confrontation et accommodation. Par exemple, en 1955, le syndicat a contribué à porter Habib Bourguiba au pouvoir dans sa lutte contre Salah Ben Youssef; cependant, lorsque Bourguiba a cherché à limiter l'influence de l'UGTT en limogeant ses dirigeants et en attaquant ses bureaux, ceux-ci ont réagi par une grève nationale qui a affirmé le rôle du syndicat en tant que force politique indépendante.
Ce délicat équilibre entre accommodation et résistance a persisté sous Ben Ali. Au sommet du syndicat, certains membres du bureau exécutif ont été activement coopté∙es, souvent en collaborant avec le régime pour démobiliser les fédérations militantes ou écarter les syndicalistes de gauche. Cependant, cette cooptation n'a jamais complètement pénétré les structures régionales et sectorielles de l'UGTT, où les militant∙es de base ont préservé la capacité de résistance du syndicat. C'est cette dualité qui a permis au syndicat de résister aux changements politiques : même les tentatives de Ben Ali de manipuler les élections de l'UGTT ou de coopter davantage ses dirigeants se sont heurtées à une résistance interne importante. En 2004, l'UGTT a failli refuser d'approuver le quatrième mandat de Ben Ali en raison de l'opposition de ses membres, et en 2005, elle a rejeté son offre d'occuper des sièges désignés dans la nouvelle chambre haute du parlement, conçue pour subordonner les organisations de la société civile au régime. De même, lorsque des manifestations ont éclaté à Gafsa en 2008, la pression exercée par la base militante a contraint la direction à abandonner sa stratégie initiale de négociation et à soutenir tardivement les travailleur∙ses impliqués dans les grèves.
Cette posture hybride – à la fois intégrée dans l'État autoritaire et résistante à celui-ci – a été déterminante pour le sort de l'UGTT en 2011. Lorsque des manifestations anti-régime ont éclaté à Sidi Bouzid en 2010, les sections régionales et sectorielles de l'UGTT ont déployé leur infrastructure organisationnelle pour transformer les troubles locaux en un soulèvement révolutionnaire. Tandis que le bureau exécutif menait des négociations officielles avec le régime, les militant∙es syndicaux∙les et les dirigeant∙es régionaux∙les ont étendu le mouvement de protestation aux grands centres urbains et ont organisé une série de grèves contre le régime. Et lorsque la fragile démocratie tunisienne a vacillé en 2013, dans un contexte d'impasse partisane et d'assassinats politiques, c'est l'UGTT — aux côtés de l’Ordre des Avocats, de la Ligue tunisienne des droits de l'homme et de l’Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat — qui a négocié le dialogue national, sauvant ainsi la transition du pays et valant au quatuor le prix Nobel de la paix en 2015.
Au cours de ces épisodes de mobilisation, la mobilisation de l’héritage de la lutte nationaliste et la cohésion organisationnelle de l'UGTT ont joué un rôle central dans sa capacité à s'opposer avec succès au régime autoritaire. Avant la grève de 1978 contre le régime de Bourguiba, le secrétaire général Habib Achour a revitalisé la bureaucratie interne de l'UGTT, élargissant les possibilités de participation de la base et présidant le premier congrès syndical libre de toute intervention gouvernementale depuis l'indépendance. De plus, lorsque Ben Ali a commencé à attaquer la légitimité du syndicat au début des années 2000, l'UGTT a lancé un processus bureaucratique de redressement visant à accroître la transparence, à limiter le pouvoir exécutif et à décentraliser la prise de décision en accordant une plus grande autonomie aux sections régionales. Au lendemain de la révolution, l'engagement de la confédération en faveur de la démocratie interne a été réaffirmé par des réformes qui ont maintenu la limitation des mandats et supprimé l'obligation d'autorisation de grève de dix jours, mesures destinées à renforcer l'influence des membres ordinaires vis-à-vis des élites syndicales.
Les défis d'une opposition continue
Aujourd'hui, cependant, la capacité de l'UGTT à mener une résistance politique efficace est limitée par ses luttes internes. Au sein du syndicat, les fédérations traditionnellement militantes (c'est-à-dire les secteurs de l'éducation, de la santé et de la banque) coexistent avec un petit contingent pro-Saied et une aile apolitique qui préfère éviter l'opposition politique au profit d'une plus grande concentration sur les préoccupations économiques. Ces divisions compliquent l'action collective, obligeant les dirigeant∙es à trouver un équilibre entre la préservation de l'influence politique et la nécessité de maintenir l'unité interne. Cet équilibre a façonné plusieurs décisions stratégiques de l'UGTT ces dernières années, notamment son refus de boycotter officiellement le référendum constitutionnel de 2022 et, jusqu'à récemment, s'est traduit par une réponse timide aux excès du régime Saied, même lorsque le syndicat décide de manifester son opposition dans la rue.
Dans le même temps, les références démocratiques de l'UGTT ont été mises à mal, donnant un écho inattendu à bon nombre des critiques acerbes de Saied. Par exemple, la suppression des limites de mandat existantes pour les dirigeant∙es lors du congrès de l'Union à Sousse en 2021 a déclenché des accusations de centralisation rampante sous la direction du secrétaire général Noureddine Taboubi, certain∙es membres accusant ce dernier de tenter de « monopoliser la direction [de l'UGTT] ». Ces changements ont approfondi les divisions au sein même du bureau exécutif, opposant cinq membres — Anouar Ben Kaddour, Monem Amira, Othman Jallouli, Slaheddine Selmi et Taher Mezzi — aux dix autres, dont beaucoup auraient été soumis aux dispositions initiales relatives à la limitation du nombre de mandats. Les efforts déployés par la suite par une faction du bureau exécutif pour retarder le prochain congrès national ont aggravé les divisions au sein des membres et fait craindre que l'Union ne reproduise certaines des tendances autoritaires auxquelles elle s'est traditionnellement opposée. Ces controverses ont permis à Saied de présenter les dirigeants de l'UGTT comme une élite égoïste plutôt que comme de véritables représentants de la classe ouvrière tunisienne.

Figure 1 : Confiance dans certaines institutions tunisiennes, 2024 (Baromètre arabe)
Il est important de noter que, dans un contexte politique marqué par la désillusion et le désespoir économique, ce discours a trouvé un terrain fertile. La confiance du public dans les organisations de la société civile à travers la Tunisie reste faible. Comme le montrent les données de l'Arab Barometer (figure 1), une forte majorité considère les groupes organisés — y compris les partis, les ONG et les syndicats — comme moins dignes de confiance que les piliers clés du régime de Saied (à savoir le président, la police et l'armée). Dans ses récentes attaques contre l'UGTT, Saied a exploité ce sentiment pour accuser les dirigeants du syndicat de « gaspiller l'argent des contribuables » avec des grèves répétées et pour justifier les enquêtes du gouvernement sur son financement. En effet, les manifestant∙es devant le siège du syndicat le 7 août ont repris presque mot pour mot ces préoccupations, dénonçant la « corruption syndicale » et accusant les dirigeants d'accumuler des privilèges alors que les Tunisien∙nes ordinaires souffrent.
Enfin, les difficultés du syndicat ont été aggravées par la montée en puissance d'organisations syndicales rivales depuis la révolution de 2011, notamment l'Union des travailleurs tunisiens (UTT). Dirigée par l'ancien secrétaire général de l'UGTT, Ismail Sahbani, l'UTT a elle-même fait l'objet d'accusations de corruption, mais son existence a fourni à Saied une occasion rêvée de diviser et d'affaiblir le mouvement syndical. Dans un geste qui rappelle ses prédécesseurs autoritaires, le gouvernement a révoqué les détachements exclusifs des dirigeants de l'UGTT et menacé de supprimer le prélèvement automatique des cotisations syndicales sur les salaires du secteur public, des mesures qui pourraient à terme éroder la base financière de l'UGTT et ouvrir la voie à des concurrents comme l'UTT pour débaucher les membres mécontent∙es.
Conclusion
En conclusion, la capacité de l'UGTT à surmonter ses difficultés actuelles et à l'emporter dans son affrontement avec Kais Saied dépend de deux facteurs clés : sa capacité à restaurer sa démocratie interne et à renouer avec les Tunisien∙nes ordinaires. Les avantages historiques du syndicat restent importants. Son héritage continue de lui conférer une légitimité : l'UGTT est intimement liée à l'histoire nationale de l'indépendance et de la démocratie en Tunisie d'une manière qu'aucun∙e autre acteur∙trice ne peut tenter d'imiter. Elle reste également la seule institution capable de forcer l'administration Saied à céder, comme l'a démontré la récente grève des transports qui a rassemblé des milliers de personnes dans les rues et paralysé une grande partie de l'économie. Sur la scène internationale, l'UGTT continue de bénéficier de vastes réseaux qui peuvent amplifier la pression sur le gouvernement et compliquer l'image de Saied à l'étranger.
Pourtant, les obstacles auxquels l'UGTT est confrontée sont profonds. Le paysage institutionnel qui lui permettait autrefois de servir de médiateur pacifique dans les crises politiques, comme elle l'a fait en 2014, a pratiquement disparu. Kais Saied a démantelé la plupart des contrôles indépendants sur son pouvoir, le parlement est faible et l'opposition est désespérément fragmentée. Parallèlement, la flambée de l'inflation, le chômage persistant et les campagnes de répression efficaces ont épuisé l'énergie nécessaire à la contestation, même parmi les partisan∙es les plus fidèles du syndicat. Dans un contexte d'apathie généralisée et de difficultés économiques, il est de plus en plus difficile de maintenir une mobilisation collective.
Au cours de la longue histoire moderne de la Tunisie, l'UGTT a déjà affronté des autocrates et remporté la victoire. Elle a survécu au paternalisme de Bourguiba, résisté à la répression de Ben Ali et guidé le pays à travers une transition révolutionnaire que beaucoup craignaient de voir imploser. La confrontation actuelle a donc un air de déjà-vu : une fois de plus, un homme fort en devenir tente de consolider son pouvoir en s'attaquant à l'UGTT. Mais contrairement à ses prédécesseurs, Saied dispose d'une nouvelle arme puissante : la frustration populaire. Il a convaincu de nombreux∙ses Tunisien∙nes que les institutions du pays les ont laissés tomber et que le pouvoir centralisé est le seul remède à ce dysfonctionnement. Selon les derniers résultats du Baromètre arabe, 77 % des Tunisiens continuent d'avoir une confiance assez grande ou très grande en Saied, tandis que les préoccupations liées aux mêmes problèmes qui l'ont porté au pouvoir – chômage persistant, coût élevé de la vie et instabilité politique – restent à un niveau record.
Si elle n'est pas contestée, cette rhétorique pourrait rendre la résistance de l'UGTT impuissante. Cependant, l'histoire de la Tunisie offre un antidote important. Lorsque les dirigeants du pays ont cherché à éroder la légitimité de l'UGTT, le syndicat a souvent réagi avec une vigueur et une solidarité renouvelées. Si les dirigeant∙es de l'UGTT parviennent à redynamiser leur base et à présenter leur combat non seulement comme une lutte pour les salaires, mais aussi comme une défense de l'avenir démocratique de la Tunisie, elles et ils pourraient retrouver leur rôle historique à l'avant-garde de l'opposition politique. Cependant, si le syndicat poursuit sur sa lancée actuelle de déclin démocratique, le pays pourrait perdre sa dernière ligne de défense contre un retour dangereux à un régime autocratique.
Les opinions représentées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Arab Reform Initiative, de son personnel ou de son conseil d'administration.