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Maryam Ben Salem est maitresse de Conférences agrégée de science politique à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis. Dans cet entretien nous revenons sur ses dernières publications, qui traitent de la crise des partis politique depuis 2011 en Tunisie, et plus récemment, des manières de voir la politique selon la classe sociale et le capital culturel dans la Tunisie de Kais Saied.
Votre article dans la revue tunisienne de science politique observe que la préoccupation pour la nature du régime ne concerne globalement que les personnes au capital culturel élevé. D’une certaine manière, votre constat s’illustre dans la rue, où les mobilisations de l'opposition ont du mal à drainer plus large que les classes moyennes et supérieures éduquées, tandis que celles du régime doivent fournir un énorme effort logistique pour pouvoir amener les gens dans la rue. Pour vous, comment s’explique ce désintérêt pour les institutions et les formes institutionnelles?
Tout d'abord, je voudrais préciser que dans ce travail je me suis appuyée sur des focus groups qui ne sont évidemment pas représentatifs. Des enquêtes quantitatives permettraient de mieux voir ce lien entre capital culturel et intérêt pour la politique. Ce que suggère la littérature sociologique à ce sujet, c’est que plus le capital culturel est élevé, plus l'intérêt pour la politique, la capacité à se situer, à comprendre et à avoir des outils de lecture de l'espace politique seront élevés. Ce que ces focus groups ont montré c’est qu’en effet, les moins dotés culturellement et socialement s'intéressent très peu à la politique.
Bien sûr, il y a une crise de confiance généralisée, mais cette crise de confiance va se déployer différemment selon les propriétés sociales et culturelles des individus.
Les moins dotés socialement et culturellement vont avoir tendance lorsqu'ils s'informent sur les questions politiques, à le faire via les réseaux sociaux, TikTok, Instagram et Facebook surtout, sans forcément vérifier l’information en question. Ils vont privilégier les formats vidéo, sans avoir la capacité de distinguer ce qui relève d'une fake news et ce qui relève du fait avéré. La crise de confiance s’observe aussi bien au niveau des médias que dans les institutions politiques. Ce groupe aura également tendance à interpréter les informations selon leurs expériences sociales : s’ils voient une information ou une vidéo qui vient conforter leurs perceptions, leurs attitudes, leurs croyances, ils vont la prendre au sérieux. C’est le cas pour les attitudes racistes, xénophobes, misogynes ou homophobes. Tandis que les mieux dotés culturellement vont plutôt avoir le réflexe d'aller vérifier l'information, notamment s'il y a des chiffres qui sont publiés, compte tenu de la nature de leur travail, de leur emploi, ils vont aller vérifier ces chiffres, par exemple, en allant chercher dans les données de la Banque mondiale ou quelque chose comme ça.
Bien que ce discrédit des institutions politiques et médiatiques soit généralisé, l'intérêt et la capacité à comprendre les enjeux politiques reste différencié. Le lien que vous faites justement entre le fait d'aller manifester et les propriétés socio-culturelles de ceux qui protestent contre le régime, nous dit quelque chose sur les inégalités en termes de rapport au politique. Cela ne veut pas dire pour autant que les mieux dotés culturellement vont être forcément contre le régime. On va trouver des gens qui sont favorables au régime en place, mais qui vont mobiliser d'autres arguments, s'appuyer sur d'autres sources d'information pour le soutenir. De la même manière, ceux dotés d’un capital culturel plus faible peuvent avoir des positions très critiques envers le régime.
Vos travaux précédents, notamment le chapitre « The Delegitimation of Political Parties in Democratic Tunisia » dans l’ouvrage collectif The Routledge Handbook on Political Parties in the Middle East and North Africa, décrivent des partis politiques déconnectés des préoccupations des masses du temps de la transition démocratique. Comment est-ce que vous expliquez cette autonomisation des partis par rapport à la société ? Et aujourd'hui, en quoi cette autonomisation joue dans la situation politique ?
Ce que mes travaux, ainsi que ceux d’autres chercheurs, ont montré, c’est que les partis politiques tunisiens peuvent être répartis en deux catégories. Il y a d’abord les partis historiques, c’est‑à‑dire ceux qui sont nés avant la révolution, et ensuite les partis créés après la révolution. Dans cette deuxième catégorie, certains existent encore aujourd’hui, tandis que d’autres ont eu une durée de vie très courte.
La caractéristique principale des partis historiques, que Camau et Geisser appellent les proto‑partis est, qu’en réalité, il ne s’agit pas de véritables partis politiques, dans la mesure où ils sont nés et ont évolué dans un contexte autoritaire. Ils n’ont jamais eu la possibilité réelle de gouverner ou de participer à des élections compétitives, même s’ils ont parfois présenté des listes indépendantes ou un candidat. On sait évidemment que les élections n’étaient ni honnêtes ni transparentes. De ce fait, ils ne fonctionnaient pas comme des partis politiques dans un contexte démocratique.
Il y a donc eu une césure entre ces partis historiques – qui n’ont pas d’ancrage social ou territorial leur permettant de se constituer en véritables partis – et les exigences d’un système démocratique. Ils n’ont pas non plus développé de capacité programmatique. Pourquoi ? Parce que l’élaboration de programmes électoraux est étroitement liée à l’existence d’élections compétitives. Ainsi, au moment de la transition, lorsqu’il a fallu mobiliser le soutien des électeurs, ces partis se sont retrouvés face à leur incapacité à proposer des programmes et à mobiliser les masses.
On a souvent tendance à considérer qu’Ennahdha était le parti le plus professionnalisé parmi eux, celui qui se rapprochait le plus d’un parti politique au sens strict. À mon sens, il était effectivement meilleur que les autres. Cela dit, Ennahdha non plus, à mon avis, ne parvenait pas réellement à proposer des programmes de gouvernement. Cela les a conduits à surdimensionner le clivage identitaire. C’était parce qu’ils n’avaient pas grand-chose d’autre à proposer et parce qu’ils étaient dans l’incapacité de formuler de véritables programmes que la compétition politique de 2011 jusqu'à 2019, tournait autour du clivage identitaire, soit islamistes contre non-islamistes.
Ennahdha, par exemple, lorsqu’il s’est agi pour eux de proposer un programme économique en 2011, a été pris de court. Mes entretiens avec des dirigeants du mouvement, notamment ceux qui ont élaboré ce programme, montrent qu’ils l’ont fait « à la va vite ». Ils ont été pris au dépourvu par la révolution. Les questions sociales et économiques constituent d’ailleurs une dimension qui a très peu intéressé les partis politiques. Beaucoup sont restés dans une logique contestataire, centrée sur la lutte, la défense des droits humains ou des libertés. Et ils se sont soudain retrouvés dans une compétition électorale pour laquelle ils n’étaient pas préparés.
La question de l’ancrage social et territorial est ici essentielle. Pour mobiliser le soutien des masses, il faut entretenir des rapports avec les citoyen∙nes, être capable de représenter leurs intérêts. Ce que je dis, en m’appuyant sur les travaux de Gaxie, c’est que les partis sont à la fois autonomes et hétéronomes : autonomes parce qu’ils obéissent à des logiques internes propres au champ politique, mais dépendants aussi du soutien des citoyen∙nes dont ils sont censés représenter les intérêts. Cette tendance à l’autonomisation est précisément la conséquence de la faiblesse de leur ancrage social et territorial.
Je me souviens d’un terrain dans le sud tunisien, après les élections de 2011 : de nombreux partis de gauche étaient totalement absents. Leur capacité à faire du porte-à-porte, à mener une campagne électorale, à parler aux gens, à mobiliser leur soutien, était extrêmement faible. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait eu cette césure.
Pour ce qui est des partis nés après la révolution, une grande partie d’entre eux se sont constitués autour d’une personnalité : une figure médiatique, un acteur politique, un technocrate ayant travaillé dans l’administration tunisienne, quelqu’un passé par les grandes écoles en Europe. Il s’agissait souvent de créations ad hoc, dont la durée de vie a été très courte. Même lorsqu’ils parvenaient à mobiliser, cela restait extrêmement furtif : un coup d’éclat, puis la disparition.
L’un des meilleurs exemples est celui de Nidaa Tounes, qui a réussi à mobiliser autour de la promesse d’évincer Ennahdha, en s’appuyant encore une fois sur un clivage identitaire. Mais le parti a terminé la législature 2014‑2019 avec, je crois, trois député∙es seulement, alors qu’ils l’ont commencée avec 86 sièges.
Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte marqué par un rejet très net de l’idée même de partis politiques au sein de la population. On observe, en parallèle, la tentative de certains partis historiques de remobiliser les symboles qui étaient les leurs du temps de la lutte contre Ben Ali. Le Parti Joumhouri ex-PDP, par exemple, remet en scène son siège comme un lieu de résistance, etc. Ça donne lieu à un certain paradoxe, qui est que des partis qui n’ont pas pu s’imposer dans le cadre démocratique, n’ont pas trouver de manière de représenter et de traduire en programme des intérêts sociaux et territoriaux, reprennent leurs habits d’opposition au régime, comme si cette position était finalement leur posture la plus naturelle.
Ce qui se passe depuis 2021, c'est qu’à juste titre, ils reviennent à un registre d'action qui leur est familier, celui de la contestation, de la protestation. Dans un autre texte sur les dirigeants de Ennahdha, je parlais d’une sorte de « régression vers les habitus », c’est-à-dire qu'ils se calent sur leurs dispositions anciennes, ou en tout cas, sur les modes d'action qui leur sont familiers. Mais aujourd’hui, ils n'ont pas le choix. Il y a une interruption, encore une fois, qui empêche les partis politiques d'évoluer vers autre chose que d'être des partis contestataires qui luttent pour les droits humains, pour les libertés politiques et individuelles.
Il ne s’agit pas ici de faire porter aux partis politiques plus que leur poids de responsabilité. Ils sont évidemment en partie responsables de l'échec de la transition, mais il leur fallait forcément du temps pour se transformer en parti politique qui soit en mesure de représenter les intérêts des citoyens, des intérêts divergents, opposés. Il leur fallait du temps pour sortir d’une logique où le camp d’en face est un adversaire politique et non un ennemi à anéantir. Certes, il y a eu une acceptation de l'alternance pacifique au pouvoir, mais elle est restée formelle. Au fond, la logique d'éradication persiste, si bien qu'encore une fois, la question devient « Dans la lutte contre le régime en place, est-ce que on le fait avec ou contre les islamistes ? »
Ce sont toujours les mêmes problématiques qui ressurgissent et 2021 les a remis en selle. Les partis n’ont pas eu assez de temps pour passer à autre chose.
A quoi aurait ressembler une évolution positive du cadre partisan ?
Ce qui aurait pu se passer, c'est qu’un grand nombre de partis politiques auraient forcément disparu parce qu’ils ne sont pas réellement des partis politiques. Et que d'autres, en revanche, auraient eu la possibilité, bien que je n’aime pas trop ce terme, de se professionnaliser, de se transformer véritablement en partis politiques, qui ont vocation à représenter les intérêts des citoyens.
Mais quelque part, la classe politique tunisienne n’a jamais reconnu qu’elle était novice. On a peu entendu des hommes ou des femmes politiques dire, du temps de la transition démocratique, qu’ils et elles sont en train d’apprendre, qu’il leur faut du temps. Il y a eu un manque d’humilité qui leur est coûteux aujourd’hui.
C'est très juste ce que vous dites, mais je pense que le problème auquel ils et elles étaient confrontés - et c'est le cas de tous les partis politiques, partout dans le monde - c'est qu’ils craignent qu’en tenant ce type de discours, ils perdent leurs électeurs. Un parti est là pour dire qu’il est le plus légitime et le mieux à même de mener la barque pendant cette phase. Il y a cette logique de la compétition électorale qui ne permet pas aux partis politiques de tenir ce type de discours parce qu'il va les faire passer pour des novices. Ils ne peuvent tout simplement pas se le permettre.
Dans les focus groups que vous analysez dans votre article dans la revue tunisienne de science politique, on voit que les préoccupations des gens sont très concrètes : transport, prix, chômage etc. Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est qu’il y a une « quotidienneté » dans les préoccupations des personnes à laquelle les partis politiques n’ont pas su donner de réponse. Je ne parle même pas de programme social ou économique, mais vraiment, cette idée qu’il y a des problèmes quotidiens, que le quotidien est encadré par des difficultés et que la tâche de la politique est de dénouer ces difficultés. J’ai l’impression que cet aspect de la politique a été très peu mis au centre durant la transition démocratique, et que l’un des points d’appui du régime actuel, c’est de se mettre en scène en train de « régler » ou du moins de prêter attention à ces problèmes du quotidien : saleté, pénuries etc. En somme, il y a aussi triviale qu’elle puise être, une préoccupation pour le quotidien qui était relativement absente du temps de la transition démocratique
C’est une manière de créer une proximité avec les citoyen∙nes et leurs préoccupations. Et il est vrai que si l’on pense aux premières années de la transition, c’était l’opposition islamistes versus non-islamistes qui a pris le dessus sur le quotidien, et cela a fonctionné pour un temps. On ne parlait que de ça : Les islamistes sont une menace ou les gauchistes sont une menace pour l'islam, et cetera. Mais après, les gens se sont très rapidement rendu compte que finalement, ça ne rimait à rien et que ça ne changeait rien dans leur vie réelle.
Et les partis politiques eux-mêmes, y compris les islamistes, s'en sont rapidement rendus compte. Je me rappelle qu’Abdelhamid Jelassi, qui est actuellement en prison, me disait lors d’un entretien « Finalement, les gens ne veulent pas qu'on les emmène au paradis. Ce qu'ils attendent de nous, c'est qu'on répare les routes et l'éclairage public ». Je pense que, dès 2014, même avant, ils et elles se sont rendu∙es compte que la question identitaire n’était pas si importante que ça. L’alliance Ennahdha- Nidaa Tounes en 2014 a enfoncé le clou. Tout le monde pouvait voir que la compétition identitaire n’était qu’un discours qui ne rimait à rien.
Seulement, les réformes qui devaient être mises en place ne l’ont pas été. Et d’ailleurs, quand on parle de réformes, ça ne veut pas dire qu’elles vont améliorer le quotidien des citoyen∙nes, au contraire parfois, quand on pense à la réforme des subventions. Par ailleurs, les débats autour de ces questions-là ont été très peu visibles, très peu présents dans les médias. Ce qui nous ramène à la question de départ, celle des inégalités entre citoyen∙nes en termes de rapport au politique. Un débat à la télévision, par exemple, sur la question des subventions, ou la sécurité sociale, ou la privatisation de Tunisair, les gens ne disposent pas des mêmes capacités, des mêmes compétences pour les comprendre. Donc pour un grand nombre de citoyen∙nes, ce qui les intéresse, c'est d'avoir des rues propres, de la sécurité, et quand elles et ils sortent faire leurs courses, que le prix du sucre, du lait et du pain n’augmente pas.
Actuellement, le régime crée de la proximité en se préoccupant de choses qui intéressent directement les citoyen∙nes, dont la question des poubelles.
La particularité de ce qui est en train d'être fait maintenant réside dans le fait de mettre sur Facebook « Le président a ordonné de nettoyer les rues », de faire ceci et cela. C'est un discours direct à l'endroit des citoyen∙nes pour leur dire « on se préoccupe réellement de vous et de ce qui vous intéresse ». Evidemment, ici, on va retrouver cette même distinction dans les niveaux de compréhension de la politique, c'est-à-dire qu’il y a des gens qui disposent de compétences politiques, qui vont vous dire « c'est n'importe quoi, ce n’est pas au président de la République de s'occuper de ces choses-là » tandis que le ou la citoyen∙ne ordinaire va se dire « Ah, il pense à nous, il s'intéresse à nous ». C'est le propre des discours et des modes d'action populistes où l’on cherche à se rapprocher le plus possible des citoyen∙nes et de ce qui est censé les intéresser, sachant que, et là évidemment, je reviens aux travaux de Bourdieu, qu'il s'agisse des partis politiques d'une manière générale, ou par exemple ici, du président de la République, les partis politiques ne représentent pas de manière exacte les intérêts des citoyen∙nes, ils aussi contribuent à les façonner.
Car il y a un point commun à ces deux groupes qui a retenu mon attention. Ce point commun, c'est que, qu'ils soient favorables ou défavorables au régime, qu'ils soient critiques ou pas à son endroit, il y a la question de l'immigration subsaharienne qui les travaille. Or, l'intérêt pour la question de l'immigration subsaharienne ou la théorie du grand remplacement, c'est quelque chose qui est créé de toutes pièces et qui est construit comme étant la préoccupation du moment et le danger imminent qui menace la population tunisienne. Ce que montre les focus group, c’est que la question de l’immigration subsaharienne, est une préoccupation qui a été imposée aux citoyen∙nes. C’est là essentiellement l'effet des médias, de la propagande, et des réseaux sociaux.
Je voulais revenir un peu sur la place prise par le conspirationnisme. Souvent, le conspirationnisme est traité comme une manifestation d'ignorance populaire. Dans votre papier, on voit qu'il vient expliquer des choses qui ne vont pas, par exemple l'économie, les pénuries, l'emploi, le chômage etc. Cette tendance à expliquer la crise par la conspiration, de quoi est-elle symptomatique à vos yeux ?
Je pense que les focus groups ont montré que les gens ne tombent pas ou ne versent pas dans le conspirationnisme de manière spontanée. Il y a une sorte de prédisposition à adhérer à ces discours conspirationnistes en raison du contexte de crise et du besoin de trouver un responsable à cette crise. Il y a d'un autre côté, une offre conspirationniste, c'est-à-dire que si ce sentiment de crise ne trouvait pas justement d’offre conspirationniste en face de lui, il ne se traduirait pas forcément par lui-même en théorie du complot. Ces thèses conspirationnistes sont des thèses qui circulent sur les réseaux, qui sont véhiculées aussi par des discours politiques et elles vont permettre aux gens de trouver des réponses à leurs problèmes. Si y a des pénuries, c'est à cause de l'immigration subsaharienne. Si la société est menacée, c'est à cause des associations féministes et des financements étrangers pour subvertir la société tunisienne. S’il n’y a pas de travail, c'est à cause de l'immigration subsaharienne et des femmes qui travaillent autant que les hommes, et si les femmes restaient chez elles, on pourrait résoudre le problème du chômage.
Ces discours-là donnent le sentiment qu’il y a une menace imminente, que la société et l’Etat sont menacés par des puissants qui sont dans l’ombre. Ça a quelque chose de réconfortant : ça donne un sentiment d'importance, tout en participant à la mobilisation émotionnelle. Quelqu’un qui dit « Moi, je m'oppose aux subsahariens ou je m'intéresse à la question de l'immigration subsaharienne », il ne parle pas en termes de politique de l'État vis-à-vis de Frontex, de l'Italie et de nos accords avec les pays européens. Il ne sera pas question pour cette personne de s’intéresser aux aspects techniques ou politiques de l’affaire, mais de ressentir une menace, un complot justement fomenté par d’autres : les « traitres » en Tunisie, et les puissances occidentales qui visent à anéantir le pays. Cette mobilisation émotionnelle conduit justement à ce que le débat même autour de l'immigration subsaharienne devienne impossible parce que vous serez directement taxés de traître. C'est en termes patriotiques justement qu'il aborde cette question de d'immigration subsaharienne.
Je voulais revenir sur cette question des intérêts que représentent les partis, parce qu’il me semble qu’il y a une forme d’ironie à voir que les partis n’ont pas su prendre en charge et de représenter divisions et des divergences d'intérêt au sein de la population, donc par exemple représenter telle classe sociale ou même telle région, et ont préféré à ça des politiques dites de consensus entre eux, pour ensuite être éliminés de la scène et être décriés par à peu près tout le monde, parce qu'ils ne représentent que leurs intérêts.
Cette idée selon laquelle les partis ne représentent que leurs intérêts et que tout ce à quoi ils aspirent, c'est d'arriver au pouvoir, était déjà présente en 2012 quand j'ai fait le terrain dans le sud tunisien. C'est ce que les enquêté∙es disaient à l’époque. Et on était loin du consensus en ce temps. L’idée que les partis sont juste là pour le pouvoir, qu’ils sont indifférents envers les citoyen∙nes et leurs intérêts n'a fait que s'amplifier au fil du temps et pour finalement aboutir à un rejet total, que symbolise la liesse populaire le soir du 25 juillet 2021. Quelqu’un comme Camau, par exemple, dit qu'il y a eu en fait deux révolutions. Il y a ce qu'il appelle la révolution de la dignité, il fait référence ici aux revendications sociales et économiques de celles et ceux qui se sont révolté∙es contre le régime de Ben Ali. Il y a d’autre part la révolution institutionnalisée. Il considère que les partis politiques se sont focalisés sur les questions institutionnelles, notamment la transformation du système politique, en délaissant les questions socio-économiques. C’est ce qui a abouti à ce discrédit des partis politiques. Je ne sais pas si c’est une ironie, je pense dans tous les cas qu’il y a eu une conjonction de facteurs qui a fait que ça se soit amplifié en Tunisie par rapport à d'autres contextes et notamment, des contextes démocratiques plus anciens où ce processus de disqualification des partis politiques a pris beaucoup plus de temps, tandis qu'en Tunisie, il a été extrêmement rapide.
Par ailleurs, il faut rappeler que lorsqu’un parti ou acteur politique aborde des questions qui rentrent en lien direct avec les préoccupations réelles des citoyen∙nes, il le fait de manière populiste. Rappelez-vous, dès 2011, il y avait « La pétition populaire » qui voulait assurer la gratuité des transports, le pain à 100 millimes. On était entre des parties réellement populistes, voire irresponsables, et des partis politiques sur une autre planète et qui sont complètement en rupture avec les citoyen∙nes.
Quand on regarde les statistiques des mouvements sociaux que fait le FTDES tous les trimestres, on voit que les mobilisations « civiques » – celles autour des droits politiques, civiques, démocratiques – et les mobilisations sociales – celles qui concernent le travail, le versement des salaires, l'activation d'accords et de promesses faites par l'État – se disputent la tête du classement des mobilisations. Ces mobilisations donnent l’impression d’être deux droites qui ne se croisent pas. Pourquoi ce croisement est si difficile et quel rôle les partis jouent-ils dans cette difficulté ?
Je pense à ce sujet qu’il faut revenir sur quelque chose qui a marqué toute la phase post-2011, qui est l’opposition ou la compétition entre société civile et partis politiques. Ils n’ont pas travaillé ensemble, ou en tout cas très peu. A certains moments, la société civile prétendait faire des choses concrètes, être en lien avec la société et ses besoins. Elle faisait des formations, des actions de terrain, tandis que les partis politiques étaient sur une autre planète et devenaient de plus en plus illégitimes.
Ce qui se passe aujourd’hui nous pousse à revenir à la distinction de Camau entre la révolution institutionnalisée et la révolution de la dignité, et donc cette séparation entre les préoccupations et les revendications socio-économiques et les questions institutionnelles et politiques. Cette distinction se maintient jusqu’à présent et se manifeste notamment à travers cette suspicion à l'endroit des partis politiques avec le sentiment que dès que les partis politiques s'en mêlent, ça va capoter. Par ailleurs, les organisations de la société civile sont dans une mauvaise passe maintenant parce qu’elles aussi sont sous le joug du pouvoir en place, à travers le contrôle financier, fiscal, etc. donc elles aussi évoluent dans un contexte extrêmement difficile. Peut-être que s’associer à des partis rendrait les choses encore plus difficiles.
Mais par ailleurs, ça reste assez schématique. Dans la vie réelle, concrètement, il y a des liens, des actions qui se font ensemble. Il n’y a pas une séparation stricte où aucune forme de collaboration n’est possible. D’ailleurs, quand vous voyez les mobilisations contre le régime, vous allez trouver les partis politiques. Par exemple, lors de la manifestation du 29 novembre – celle où Chaima Issa a été arrêtée – on voyait une procession où chaque association, chaque parti politique avait son groupe, et ils défilaient les uns après les autres. Les liens existent, mais il y a beaucoup de suspicion. Je vous donne un exemple qui vient d'un entretien. Quand une mobilisation protestataire est organisée, le mot d'ordre est qu’il n'y ait aucune couleur politique et qu'aucun parti politique, par exemple, ne sorte ses slogans ou son drapeau. Pourtant, de nombreux dirigeants de partis politiques le font ; ils cassent le mot d'ordre et se mettent en avant parce qu'ils veulent revendiquer cette action au nom de leur parti. Ce genre de pratiques augmente ou renforce les liens de rivalité ou de suspicion entre partis et société civile.
Les opinions représentées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Arab Reform Initiative, de son personnel ou de son conseil d'administration.