Tunisie : La COVID-19 accroît la vulnérabilité des femmes rurales

Les femmes tunisiennes des zones rurales jouent un rôle vital dans le maintien de la sécurité alimentaire durant la pandémie de coronavirus, mais continuent de souffrir d’exploitation et d’exclusion. Alors que leurs conditions de travail sont déjà connues pour être désastreuses, la crise de santé publique a aggravé leur insécurité économique et sociale. Ce document étudie le traitement spoliateur systémique des ouvrières agricoles, l’incapacité de l’État à protéger, jusqu’à présent, ce groupe social et la manière dont les ONG locales contribuent à améliorer leurs vies.

Des femmes travaillant dans une ferme, municipalité de Souk Sebt, délégation de Jendouba, Jendouba, Tunisie. © Alessandra Bajec

Alors que la Tunisie est souvent présentée comme pionnière des droits des femmes dans la région MENA, les femmes des zones rurales demeurent marginalisées socialement et économiquement. Elles sont surreprésentées parmi les ouvriers agricoles et les petits commerçants;  emplois pour lesquels elles perçoivent des salaires très bas, effectuent un travail physique épuisant, ne bénéficient d’aucune protection sociale et ont un accès très limité à des soins de santé de qualité. Confrontées à des disparités de genre manifestes, elles ont un accès inégal aux revenus et aux opportunités économiques et l’épidémie de COVID-19 a encore exacerbé ces inégalités, rendant les ouvrières agricoles particulièrement vulnérables à la pandémie.

Alors que les agricultrices continuent de jouer un rôle clé dans la préservation des chaînes d’approvisionnement alimentaire du pays face à la crise sanitaire mondiale, elles travaillent sans protection juridique et sociale qui leur assurerait des conditions de travail décentes. A l’occasion de la journée nationale de la femme, le 13 août, le président tunisien Kais Saied s’est rendu à Mraideya, dans le gouvernorat de Jendouba, où il a rencontré des ouvrières agricoles. Il a insisté sur la nécessité de revoir les lois en vigueur afin d’assurer des garanties plus consistantes pour protéger les droits économiques et sociaux des femmes. Sur le terrain, les femmes rurales aspirent à un changement qui n’a que trop tardé, car elles luttent quotidiennement pour leur subsistance et celle de leurs familles.

Des conditions de travail terriblement injustes

Selon des chiffres du ministère de l’Agriculture, 32% des femmes tunisiennes vivent en milieu rural. L’Institut National des Statistiques (INS) rapporte que 65% d’entre elles abandonnent leurs études à un âge précoce, ce qui contribue à un taux d’analphabétisme de plus de 30 % pour les femmes rurales.

Les femmes représentent 70% de la main-d’œuvre agricole tunisienne mais elles sont payées environ 50% de moins que les hommes et ont un accès très limité à la protection sociale. Seulement 33% des femmes travaillant dans l’agriculture sont protégées par la sécurité sociale, un chiffre qui est également bien inférieur à celui des hommes – avec seulement 93,500 femmes contre 377,000 hommes bénéficiant du régime de protection sociale.1https://www.webmanagercenter.com/2019/11/19/441491/tunisie-pres-de-70-des-travailleuses-agricoles-nont-pas-de-couverture-sociale/ De nombreuses femmes sont des travailleuses journalières ou saisonnières travaillant dans de grandes exploitations, souvent pour différents employeurs. Elles perçoivent une maigre rémunération journalière comprise entre 7 et 15DT (environ 3 à 6 USD) alors que les hommes gagnent entre 14 et 30DT (environ 6 à 10 USD) pour le même travail fourni.2Une enquête sur les femmes travaillant dans le secteur agricole tunisien, publiée par l'Agence de la Démocratie Locale de Kairouan en août 2020, a révélé que 58 % des ouvrières agricoles sont payées 10-15 dinars tunisiens par jour, alors que 30 %  d’entre elles gagnent moins de 10 dinars par jour : https://www.tap.info.tn/en/Portal-Society/13024256-58-of-female-farm Il est courant que de nombreuses femmes acceptent 7DT par jour juste pour avoir un peu d’argent et subvenir ainsi aux besoins de leurs familles.3Entretien avec Sabrine Nait Limam, membre de l'Association des Femmes Rurales (AFRJ) de Jendouba, 24 septembre 2020.

Elles ont généralement une charge de travail excessivement lourde, car elles doivent combiner un travail agricole physiquement exigeant, des responsabilités d’éducation et de soins à domicile. Selon une étude réalisée en 2015 par l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates, environ 60% des femmes des régions rurales souffrent de problèmes de santé essentiellement liés au travail.

Cela est dû au manque de soins de santé de qualité dans les zones à faibles revenus comme Jendouba, Le Kef, Kasserine, et Gafsa.

Les agricultrices n’ont pas de couverture sanitaire. Seule une petite fraction des femmes rurales, estimée à 10 %, a accès à des soins de santé gratuits, en raison de la nature informelle de leur travail.

En plus d’être faiblement rémunérées, les ouvrières agricoles sont confrontées à de graves risques en raison des moyens de transports dangereux qu’elles empruntent pour se rendre sur leur lieu de travail et ensuite pour rentrer chez elles. Les ouvriers agricoles sont généralement transportés dans des camions surchargés, ce qui entraîne parfois des accidents de la route mortels - une tendance inquiétante de ces dernières années.4Le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux (FTDES) a enregistré 40 morts et 530 femmes blessées au cours des cinq dernières années : https://www.webmanagercenter.com/2020/06/11/451919/des-associations-et-organisations-de-la-societe-civile-appellent-a-lapplication-de-la-loi-portant-creation-dune-categorie-de-transport-de-travailleurs-agricoles/   Chaque ouvrière paie une partie de son salaire journalier (1-3TND) aux chauffeurs de camions, qui entassent souvent les passagers pour gagner plus d'argent par voyage, même si cela signifie que le camion est surchargé. Dans de nombreux cas, le chauffeur jette de l'eau à l'intérieur pour empêcher les femmes de s'asseoir afin de laisser plus de place dans le camion.

Ces véhicules de transport informels sont généralement conduits par un intermédiaire (samsar) qui assure la liaison avec les employeurs et trouve du travail dans les champs pour les agricultrices, ce qui les oblige à accepter de se rendre sur leur lieu de travail dans des conditions dangereuses pour assurer leur revenu journalier.5Interviews avec des membres de l'AFRJ, 24 septembre 2020.   L'intermédiaire met donc en relation le propriétaire terrien  avec les ouvrières et conduit le transport informel pour amener ces dernières de leur village à leur lieu de travail - un trajet qui dure entre 15 minutes et deux heures. Il perçoit également des commissions auprès de chaque femme et de l'employeur.  Parfois, les employeurs fournissent le transport. Toutefois, comme un véhicule est loué à cette fin, une commission est déduite du salaire des ouvrières afin de couvrir les frais de déplacement.

Ibtisema Gharby, 31 ans, mère de trois jeunes enfants, de la délégation de Souk Sebt, dans le gouvernorat de Jendouba, a déclaré qu'elle et ses collègues de travail femmes payent 2TND chacune de ce qu’elles gagnent chaque jour pour le transport. Début 2020, Gharby et ses collègues ont demandé une augmentation de salaire tenant compte des frais de transport et reçoivent désormais 15TND par jour, au lieu de 13TND (environ 4,5 à 5,5 USD), pour six heures de travail physique harassant.6Entretien avec Ibtisema Gharby à El-Azima, Souk Sebt, gouvernorat de Jendouba, 6 octobre 2020.   Son mari est sans emploi et l'un de ses enfants souffre de troubles auditifs, ce qui donne le droit à sa famille de bénéficier de soins de santé gratuits. Pourtant, Gharby est obligée de demander une aide financière à ses voisins lorsqu'elle doit engager des dépenses importantes pour son enfant malentendant. La plupart du temps, elle doit recourir à des prêts pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

Afin de résoudre le problème des transports dangereux, un décret organisant un service de transport public non régulier pour les femmes travaillant dans l'agriculture, relatif à la loi 51 de 2019, a été adopté en août 2020.

Être agricultrice pendant les différentes saisons de l'année implique également de devoir supporter des conditions climatiques extrêmes, les zones rurales du nord-ouest et du centre-ouest connaissant des hivers très froids.

Houda Tarhany, 49 ans, qui vit à El-Azima, à Souk Sebt, est ouvrière agricole depuis 20 ans. Elle travaille toute l'année. Quand elle pense à l'hiver qui arrive, elle pleure, sachant à quel point il sera difficile de travailler dehors par temps froid.7Entretien avec Houdaa Tarhany à El-Azima, 6 octobre 2020.

Son mari, un éleveur de bétail, est atteint d'une maladie grave et elle est elle-même anémique, mais ils n'ont pas de couverture sanitaire.   Sa fille aînée étant au chômage et ses deux autres enfants étant au lycée et au collège, il lui est très difficile de joindre les deux bouts. Tarhany a souligné qu'avec le début de la pandémie de coronavirus, elle et ses collègues ouvrières agricoles ont évité de voyager loin pour le travail, pour des raisons de santé, ce qui a entraîné une diminution des opportunités de travail.8Entretien avec Tarhany

En plus de leur travail sous-payé, dangereux et pénible, les ouvrières agricoles sont également exposées à une violence basée sur le genre, malgré l'introduction de la loi 58 de 2017 relative à l'élimination de la violence à l'égard des femmes. Une récente enquête a révélé que 59 % de ces femmes ont été victimes de violence dans les exploitations agricoles, 40 % d'entre elles ont déclaré avoir subi des violences morales tandis que 31 % ont déclaré avoir été victimes de violences verbales et 29 % de violences physiques.9Enquête de l'Agence de la Démocratie Locale de Kairouan, août 2020.

Une femme d'une trentaine d'années qui a choisi de garder l’anonymat à Souk Sebt a déclaré qu'elle avait commencé à travailler dans les champs il y a deux mois, pour la première fois, par nécessité.10Entretien avec une femme rurale anonyme à El-Azima.   Originaire de Tunis, elle s'est installée dans la région de Jendouba, la terre natale de son mari qui travaille occasionnellement sur des chantiers de construction. A mesure que ses enfants grandissent, elle a de plus en plus de mal à couvrir ses frais de subsistance, particulièrement lorsquil y a peu de travail disponible. Pendant la basse saison agricole, les femmes rurales n'ont pratiquement pas de travail à faire, hormis la récolte du gombo.

La jeune femme a également expliqué que, selon le type de cultures, les agriculteurs peuvent travailler en fonction du volume de la récolte et non du temps, ce qui signifie qu'elle ne peut terminer son travail et être payée qu'une fois qu'elle a récolté la quantité requise, quel que soit le temps que cela prend.

Une autre femme, qui a également déménagé à Souk Sebt pour s'installer avec son conjoint et qui a récemment commencé à travailler la terre, a déclaré que le travail agricole peut être plus ou moins rémunéré selon son degré d'exigence.11Entretien avec des femmes rurales à El-Azima. La culture du gombo rapporte généralement 15TND par jour, alors que pour des cultures comme les haricots et les pommes de terre, la rémunération est de 13TND.

Les femmes d'autres régions rurales de la Tunisie, principalement dans les régions du nord-ouest et du centre-ouest (Béja, Jendouba, Le Kef, Siliana, Kairouan et Kasserine) souffrent de conditions très similaires. Ces mêmes régions présentent une forte concentration de pauvreté, comme le révèle un récent rapport sur la carte de la pauvreté élaborée par l'INS, en collaboration avec la Banque mondiale.

La COVID-19 exacerbe les vulnérabilités

Comptant sur une sécurité de l’emploi plus volatile que celle des hommes, privés d'une protection sociale ou juridique de base, exposées à un risque élevé d'exploitation, et confrontées à des barrières sociales, religieuses et culturelles restrictives, les ouvrières agricoles sont plus vulnérables à la détérioration des conditions de travail durant la crise de la COVID-19

Pendant le confinement dû au coronavirus, entre mars et avril derniers, la situation socio-économique de beaucoup de femmes des régions rurales s'est détériorée. Bien que le travail dans les fermes n'ait pas cessé, les femmes dépendant du transport ont dû se limiter aux endroits auxquels elles pouvaient accéder en raison des restrictions de mobilité, ce qui a impliqué moins de travail et moins de revenus. Elles s'exposaient également à un risque d'infection par le coronavirus lorsqu'elles se déplaçaient dans des transports surchargés.

En plus de travailler dans des conditions dangereuses chez des employeurs ne leur fournissant pas d'équipement de protection pour leur travail agricole, les ouvrières n'ont également pas reçu d'équipement de protection tel que des masques et des gants depuis le déclenchement de la crise du coronavirus.12Entretiens avec des femmes rurales à El-Azima, 6 octobre 2020.

Les petites agricultrices qui possèdent de petites parcelles de terre et qui vendent généralement leur production via des étals de nourriture ou aux marchés - se sont quant à elles retrouvées sans garantie de revenu, soudainement incapables de vendre leurs produits avec la fermeture générale des étals de nourriture et de l'absence de clients. En outre, la plupart des familles d'agriculteurs dépendent des cultures de subsistance et du bétail qu'elles produisent et consomment. Cela a été encore plus difficile pour les ménages dirigés par des femmes, réduisant ces petites agricultrices à l'appauvrissement. En raison du confinement en mars, certaines agricultrices ont dû vendre le peu de bétail qu'elles possédaient afin de répondre aux besoins essentiels de leurs familles.

Bien que le ministère des affaires sociales ait pris des mesures exceptionnelles d'assistance sociale ciblant les ménages les plus défavorisés sous forme d'un paiement unique de 200 TND, aucune mesure spécifique n'a été envisagée pour les ouvrières agricoles.

Une réponse gouvernementale insuffisante

Des mécanismes nationaux ont été mis en place ces dernières années afin de promouvoir les femmes vivant dans les zones rurales avec l’intervention du ministère de la femme, de la famille, de l'enfance et des personnes âgées pour accroître leur employabilité et renforcer leur contribution à l'économie.

Le lancement du programme Raida pour la promotion de l'entreprenariat féminin, réalisé par le ministère de la femme en coopération avec la Banque Tunisienne de Solidarité (BTS), ciblant les femmes, y compris dans les zones rurales, souhaitant créer de petites ou moyennes entreprises, a été une étape positive.

Depuis son lancement en 2016, le programme national a mis en place  plus de 4,400 projets dans toutes les régions, englobant plusieurs activités pour un investissement estimé à 37 millions TND (environ 13,5 millions USD). L'initiative, qui se poursuit jusqu'à la fin de 2020, vise à créer 8,000 projets.

Les bénéficiaires reçoivent une formation, un encadrement et une assistance pour la création de leurs entreprises qui sont ensuite financées par des prêts de base allant de 10.000 à 100.000 TND.

Anis Zahraz, directeur des affaires de la femme au ministère de la femme, a précisé que le programme a jusqu'à présent principalement bénéficié aux très petites entreprises, mais espère qu'il inclura davantage de PME dans un avenir proche et encouragera davantage d'entreprises dirigées par des femmes au sein de la population rurale.

Le ministère a fait un pas important en faveur des femmes rurales en augmentant le financement alloué à l'agriculture à 30 % (au lieu de 5 %), et en veillant à ce que les régions intérieures soient incluses pour renforcer le principe de discrimination positive.13Entretien avec Anis Zahraz, 12 octobre 2020.

Alors que davantage d'efforts ont été consacrés à la création d'emplois, à l'autonomisation économique et à la régularisation du travail des femmes rurales, le directeur des affaires de la femme a expliqué que la mise en place d’une législation relative aux instruments de financement est toujours en attente, ce qui empêche les banques de débloquer les fonds nécessaires destinés à ces femmes dans le cadre de l'économie sociale et solidaire.

Un problème intrinsèque est que les mécanismes législatifs actuels ne tiennent pas compte de la dynamique des genres et ignorent les spécificités des femmes rurales. Dans le cas des prêts pour des projets agricoles, les femmes ne peuvent souvent pas obtenir de crédit en raison de critères discriminatoires liés au genre, comme par exemple la possession du statut d'agriculteur et la propriété ou la location e terres agricoles.14Entretien avec Kennou.

Des plans sont en cours de développement au sein du ministère de la femme afin d’encourager l'absorption de la main-d'œuvre agricole féminine dans les GDA (Groupes de Développement Agricole) et les SMSA et s'assurer que ces femmes sont employées formellement. Des propositions sont également en cours de discussion pour intégrer les intermédiaires travaillant de manière informelle dans le secteur formel.15   Entretien avec RabiI Ayadi, chef du département des affaires de la femme rurale, commissariat régional du ministère de la femme à Jendouba, 24 septembre 2020.

En ce qui concerne la protection juridique, le gouvernement a expérimenté, l'année dernière, une mesure visant à accroître la couverture de sécurité sociale des ouvrières agricoles grâce à une application mobile appelée Ahmini ("Protège moi") qui permettrait d'intégrer 500,000 femmes dans le système officiel de sécurité sociale. Cette plateforme est née du partenariat entre son développeur, Maher Khelifi, Tunisie Telecom et la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS). Cependant, en juin, seules 15,000 des femmes ciblées ont adhéré à Ahmini, dont un grand nombre n’ayant pas d'expérience en matière d’inscription en ligne et ayant une faible couverture internet là où elles vivent.

Le projet de loi sur l'économie sociale et solidaire (ESS), qui a été adopté en juin 2020, devrait bénéficier aux femmes rurales en favorisant l'emploi durable et en créant le plus grand nombre possible de mini-projets et de projets intégrés. En structurant l'économie informelle et en soutenant les sociétés mutuelles, les coopératives et les associations, la loi entend activer un mécanisme de financement axé sur la création et/ou le renforcement des micros et petites entreprises dans les domaines de l'agriculture, de l'élevage et de l'artisanat, qui sont principalement dédiées aux femmes défavorisées des zones rurales. À terme, la nouvelle législation contribuera à l'amélioration sociale et économique de la vie de ces femmes.

Au début de l'année 2018, une initiative pilote de bus a été testée pendant une courte période, mais elle s'est avérée trop coûteuse et peu adaptée aux routes rurales. Dans le gouvernorat de Jendouba, la société régionale de transport a introduit deux lignes de bus destinées aux femmes travaillant dans les exploitations agricoles, mais elle a abandonné le nouveau projet en faisant valoir que, sans l'intermédiaire qui conduit le véhicule et traite avec le propriétaire des terres agricoles, il n'y aurait pas de travail. En outre, les bus ne parviendraient pas à accéder aux chemins de campagne, ni à stationner et à conduire les femmes d'un champ à l'autre.16Entretiens avec Rahma Jaouadi, Hanene Saidi, conseillères de la commune de Jendouba, et Sanaa Medfoui, cheffe adjointe de la commune d’Oued MelIiz, 24 septembre 2020.

À la mi-septembre, le Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux (FTDES), l'ONG féministe tunisienne Aswat Nissa et d'autres associations locales ont lancé la campagne "Selma Lives", exhortant tous les ministères concernés - principalement le Ministère des Transports, le Ministère de la Santé et le Ministère de l’Équipement, de l’Habitat et de l’Infrastructure- à mobiliser des fonds dans le budget de l'État pour l'année 2021 en vue de l'exécution du décret gouvernemental N. 724 de 2020 relatif aux conditions de transport des travailleuses agricoles.

Les organisations ont spécifiquement appelé à l'amélioration des infrastructures publiques dans l'intérieur rural du pays afin de garantir la circulation en toute sécurité des moyens de transport, tels que spécifiés dans le décret, et leur accès aux terres agricoles. Elles ont également exigé que les autorités concernées offrent des incitations financières et fiscales afin de faciliter l'achat de véhicules pour le transport des travailleurs du secteur agricole.

Le ministère de la femme envisage d'étudier avec des partenaires locaux, éventuellement dans les régions de Jendouba et de Sidi Bouzid, un plan pour concevoir un modèle de transport adéquat, et d'obtenir un financement externe pour l'exécution du projet pilote.17Entretien avec Zahraz.

Pour Rabii Ayadi, chef du département des affaires des femmes rurales au commissariat régional du ministère de la femme à Jendouba, "il n'y a pas de réponse de politique sociale sérieuse " à la situation critique des femmes rurales. Il a également souligné que la planification de la politique est fortement centralisée, avec peu de marge de manœuvre au niveau local dans ce que les institutions régionales peuvent fournir avec leurs budgets serrés.18Entretien avec Ayadi.

De même, les militants de la société civile tunisienne ont critiqué le manque de politiques efficaces au niveau de l'État pour soutenir les femmes rurales, et ce qu'ils considèrent comme une "paralysie institutionnelle" dans la prise de décision et l'exécution des lois par le gouvernement. Ils ont également déploré l'incapacité des institutions locales à prendre des initiatives ou à faire avancer le dossier.19Entretiens avec Nait Limam et Ochy.

Les initiatives locales : Les organisations de base qui s'efforcent d'aider

Une multitude d'organisations locales cherchent à améliorer la vie des femmes dans les régions rurales. Il semble qu'il s'agisse principalement d'initiatives soutenues et financées par des ONG internationales pour des projets à court terme et conçues autour d'activités de formation technique, d'autonomisation des femmes et de prise de conscience de soi. Bien que certaines ONG s'efforcent constamment d'obtenir des fonds supplémentaires pour couvrir les ressources matérielles et humaines nécessaires au suivi post-formation et à la réalisation des projets, leurs efforts restent insuffisants.

L'Association des Femmes Rurales de Jendouba (AFRJ), dirigée par Rahma Jaouadi, militante féministe et responsable du commissariat de la femme et de la famille de la commune de Jendouba, concentre ses efforts sur le renforcement de la participation des femmes rurales à la vie sociale, économique et politique, et les aide à concilier leurs responsabilités familiales et leurs activités sociales, politiques, économiques et culturelles. L'AFRJ organise des sessions de formation périodiques, ciblant les femmes tant en interne que dans les zones rurales, sur la création d'activités génératrices de revenus (en particulier dans l'agriculture, l'artisanat et l'apiculture), l'indépendance financière, ainsi que des sessions de sensibilisation à la loi 2017-58 relative à l'élimination de la violence à l'égard des femmes (intégrant l'accès à l'assistance juridique et au soutien psychosocial). Elle accompagne également les femmes en suivant la mise en place de micro-projets et en les soutenant sur le terrain.

Sabrine Nait Limam, membre de l'AFRJ, a noté que, bien que les femmes rurales s'intéressent et participent aux ateliers de microcrédit et d'autonomisation, elles sont réticentes à lancer leur petite entreprise dans le secteur agricole parce que cela demande un investissement en capital et en temps en plus du savoir-faire, des équipements et des machines. Une petite agricultrice trouve généralement de grandes difficultés à accéder à des services financiers tels que le crédit, les prêts ou l'épargne. Elle doit également attendre que son projet agricole porte ses fruits pour pouvoir gagner un revenu, et la commercialisation des produits agricoles n'est pas une tâche facile. C'est pourquoi ces femmes ont recours à des activités plus rapides et plus rentables, comme par exemple l'apiculture ou la vente de pâtisseries.20Entretien avec Nait Limam.

L'association basée à Jendouba mène également un projet de lutte contre le décrochage scolaire et le travail des enfants parmi les filles, une tendance qui touche les enfants des familles nombreuses et pauvres en milieu rural. Les filles mineures, principalement originaires du nord-ouest du pays (de nombreux cas ont été signalés à Fernana, une ville située dans le gouvernorat de Jendouba), sont contraintes de quitter l'école et sont envoyées par leurs parents, en particulier leurs pères, pour travailler comme domestiques chez des familles aisées à Tunis et dans les grandes villes côtières. Leurs salaires sont envoyés directement à leurs pères et partagés avec des intermédiaires, qui reçoivent une commission sur la transaction. Ces jeunes filles doivent accomplir des tâches ménagères inadaptées à leur âge et sont parfois victimes de violences physiques et psychologiques et d'abus sexuels.

L'Association de la Femme Pour la Citoyenneté et le Développement (AFPCD) opère à Babouch, un village de la délégation d'Ain Draham, dans la région de Jendouba, situé à 3Km de la frontière avec l'Algérie. Elle œuvre à encourager l'intégration des femmes dans toutes les activités et à promouvoir le développement social et culturel ainsi que le soutien communautaire.

L'AFPCD, dont le bureau local est dirigé par Haneya Ochy, met régulièrement en place des projets ciblant les femmes rurales en dispensant des formations professionnelles axées principalement sur les activités agricoles (élevage d'ovins, de caprins, de lapins et de poulets, élevage de bovins et apiculture), mais qui comprennent également la gestion financière, un suivi et un coaching. Les ateliers sont conçus pour développer les capacités des femmes afin de leur permettre de devenir des productrices de bétail et de denrées alimentaires.21Entretien avec Haneya Ochy, 23 septembre 2020.

L'organisation fait également office de "point d'information" pour les nombreuses femmes qui ont besoin de formations, de soutien professionnel et de conseils pour planifier la création de leur propre activité.22Entretiens avec le personnel et les stagiaires de l'AFPCD.   Ceci est d'une importance vitale pour les femmes habitant dans ce village frontalier isolé.

Le climat rugueux et le relief accidenté de Babouch rendent l'agriculture impossible, ainsi les seules alternatives économiques sont l'élevage et la production de plantes médicinales et aromatiques.

Une femme nommée Farida, âgée de 35 ans, qui travaille dans la distillation des plantes et dans l'élevage, fait partie des bénéficiaires de la formation dispensée par l'AFPCD. Avec l'arrivée de l'épidémie de la COVID-19, son mari s'est retrouvé au chômage en raison de l’arrêt des activités économiques, soulevant des inquiétudes financières quant à la façon dont elle allait subvenir à ses besoins et à ceux de leurs deux enfants. Farida a décidé de vendre immédiatement son troupeau de neuf chèvres, comme plusieurs autres femmes qui ont été obligées de le faire au début de la pandémie afin de subvenir aux besoins de leurs familles.23Entretien avec Ochy.

Quelques mois plus tard, elle a réussi à obtenir une subvention qui l’aiderait à lancer avec sa belle-sœur un commerce intégré d'élevage de chèvres et de poulets, combiné à la distillation de plantes pour la production d'huiles essentielles.24Entretien avec Farida, 23 septembre 2020.

Naeema Khazre, 42 ans, dirigeait jusqu'à présent une boutique de vêtements d'occasion (friperie) parallèlement à son commerce de pâtisserie pour gagner suffisamment de revenus. Le confinement du coronavirus a gravement affecté ses deux emplois, car elle n'a pu reprendre ses activités qu'en juillet. Après avoir emprunté de l'argent à sa sœur, elle a récemment lancé sa propre entreprise d'élevage de poulets et de production d'œufs avec 300 poussins. Ayant acquis un savoir-faire approprié, elle espère que son investissement sera rentable.

Pourtant, les perspectives d'emploi pour les femmes dans la région rurale d'Ain Draham restent rares. Rajah, une chômeuse de 28 ans diplômée en finance et en économie, a dénoncé la lourdeur de la bureaucratie et la complexité des réglementations au niveau national qui entravent les investissements et la création de projets.25Entretien avec Rajah, 23 septembre 2020.   Elle a exprimé sa frustration face à l'absence de lois favorables aux femmes, et plus particulièrement aux femmes rurales, notant que par conséquent "les femmes n'ont pas d'autre choix que d'accepter n'importe quel travail" dans des conditions d'exploitation et avec une rémunération misérable sous la pression des nécessités familiales.

Amal, une autre femme de Ain Draham, âgée de 32 ans, qui détient un doctorat en géologie mais sans emploi, a fait valoir que les femmes doivent s’orienter vers des projets durables pour la génération de revenus, ce qui nécessite l'intervention d'organisations féministes conjointement avec le gouvernement.

Dans le cadre du développement personnel économique des femmes rurales, l'Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD), avec l'aide financière de l'UE, a créé une coopérative dans le parc national d’El Feija, dans la région de Jendouba, en 2014, après avoir formé et encadré environ 28 femmes dans un certain nombre d'activités, telles que l'écotourisme, la fabrication de savon artisanal, l'apiculture et l'agroforesterie. Salwa Kennou Sebei, ancienne présidente de l'AFTURD, a ajouté que son organisation a travaillé dur pour intégrer le groupe de femmes dans une société mutuelle de services agricoles (SMSA) dans le but de les régulariser, mais n'a pas réussi en raison de certains problèmes bureaucratiques soulevés par les autorités locales. Kennou a fait remarquer que le confinement de la COVID-19 a eu un impact négatif sur la situation du collectif féminin, car les visites au parc national ont cessé, laissant les femmes sans revenus aux côtés de leurs partenaires masculins sans emploi. Tirant quelques conclusions de son expérience de travail avec les femmes rurales, l'ancienne présidente de l'AFTURD a déclaré qu'il est nécessaire d'envisager une période de supervision d'au moins deux à trois ans après la mise en place d'un projet économique afin de s'assurer de la capacité des femmes à mener à bien l'entreprise. Elle a également insisté sur le fait que les ateliers de formation devraient inclure des sessions sur le renforcement de la confiance et de l’estime en soi, et qu'il faudrait inculquer aux femmes que la violence sexiste est inacceptable.26Entretien avec Salwa Kennou Sebei, 9 octobre 2020.

L'Union Tunisienne de Solidarité Sociale (UTSS), une ONG qui propose des microcrédits et des opportunités de développement personnel, a soutenu les femmes rurales par le biais de son programme de développement et de génération de revenus au cours des 20 dernières années, atteignant 2,600 bénéficiaires dans 20 gouvernorats. Elle a financé des micro-projets dans l'agriculture, l'élevage, le petit commerce (couture, pâtisserie, artisanat, distillation de plantes) et les petites entreprises.27Chiffres fournis par TSS.

L'UTSS a également fourni un encadrement et une assistance technique à 3,500 femmes et jeunes filles dans le domaine des compétences personnelles et entrepreneuriales clés (estime de soi, indépendance économique, gestion de micro-entreprises, éducation financière).

Outre le soutien financier et le renforcement des capacités des femmes, l'union a créé deux Groupes de Développement Agricole (GDA) féminins dans les gouvernorats du Kef et de Nabeul, ainsi qu'une coopérative locale de femmes dans la région de Gabès. Elle a également encadré une trentaine de structures professionnelles locales (GDA, SMSA, associations) comptant des membres féminins.

Pendant la période de confinement, l'UTSS est intervenue pour apporter une aide financière à 10 petites entreprises dirigées par des femmes qui avaient été affectées par les restrictions dues au coronavirus, en particulier des entreprises agricoles et des magasins.28Entretien avec Fatma Benmahmoud, responsable du programme de développement, 13 octobre 2020.

Conclusion

Bien que les femmes rurales soient les piliers de la sécurité alimentaire en Tunisie et constituent une ressource vitale dans le contexte de la pandémie actuelle, leur situation, longtemps ignorée et inchangée, dépeint la dure réalité des citoyens de seconde classe.

La pandémie de COVID-19 a mis en évidence comment les femmes rurales, avec leur forte présence dans les activités économiques informelles, font partie des catégories les plus exposées aux vulnérabilités, allant de la dégradation des conditions de travail à la perte d'emploi. La crise sanitaire actuelle devrait être le déclencheur tant attendu d’une réponse politique sérieuse.  

Compte tenu de la réponse insuffisante du gouvernement et des lacunes identifiées par les initiatives locales de base, les recommandations suivantes peuvent être formulées pour améliorer les conditions socio-économiques des femmes :

  • Dans l'immédiat, les autorités doivent veiller à ce que les employeurs fournissent aux travailleuses rurales l'équipement de protection qui leur permettra de travailler sans mettre leur santé en danger en s’exposant à des risques d’infection à la COVID-19.
  • Les mécanismes législatifs doivent intégrer une approche de genre pour étendre le statut d'agriculteur ainsi que le droit à la propriété ou au leasing (crédit-bail foncier) aux agricultrices afin de garantir l'égalité d'accès au crédit ou aux prêts pour lancer des projets agricoles.
  • Une législation adéquate devrait être adoptée pour activer les instruments de financement qui débloqueront les fonds nécessaires aux femmes rurales pour créer des micros et petites entreprises dans le secteur agricole ainsi que dans d'autres activités économiques (c'est-à-dire l'élevage, l'artisanat, etc.).
  • Outre la régularisation du travail des femmes rurales, il convient également de garantir leur accès à des soins de santé gratuits ainsi qu'à la protection sociale.
  • Le décret du gouvernement concernant les conditions de transport des travailleuses agricoles devrait être mis en place afin d'améliorer l’infrastructure publique dans les régions rurales de l'intérieur et de faciliter l'achat de véhicules appropriés pour le transport en toute sécurité des travailleuses et l'accès aux champs agricoles.
  • Les bailleurs de fonds internationaux et les partenaires locaux devraient mobiliser des fonds et des ressources supplémentaires pour financer des projets durables et viables pour les femmes rurales, comprenant une phase de deux à trois ans après la mise en place afin de garantir une supervision adéquate et l’accomplissement réussi du projet.
  • Les ministères concernés devraient augmenter les budgets et renforcer les capacités au niveau régional pour permettre aux institutions locales de prendre des mesures efficaces en faveur du développement économique et social des femmes rurales.

Footnotes

1 https://www.webmanagercenter.com/2019/11/19/441491/tunisie-pres-de-70-des-travailleuses-agricoles-nont-pas-de-couverture-sociale/
2 Une enquête sur les femmes travaillant dans le secteur agricole tunisien, publiée par l'Agence de la Démocratie Locale de Kairouan en août 2020, a révélé que 58 % des ouvrières agricoles sont payées 10-15 dinars tunisiens par jour, alors que 30 %  d’entre elles gagnent moins de 10 dinars par jour : https://www.tap.info.tn/en/Portal-Society/13024256-58-of-female-farm
3 Entretien avec Sabrine Nait Limam, membre de l'Association des Femmes Rurales (AFRJ) de Jendouba, 24 septembre 2020.
4 Le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux (FTDES) a enregistré 40 morts et 530 femmes blessées au cours des cinq dernières années : https://www.webmanagercenter.com/2020/06/11/451919/des-associations-et-organisations-de-la-societe-civile-appellent-a-lapplication-de-la-loi-portant-creation-dune-categorie-de-transport-de-travailleurs-agricoles/
5 Interviews avec des membres de l'AFRJ, 24 septembre 2020.
6 Entretien avec Ibtisema Gharby à El-Azima, Souk Sebt, gouvernorat de Jendouba, 6 octobre 2020.
7 Entretien avec Houdaa Tarhany à El-Azima, 6 octobre 2020.
8 Entretien avec Tarhany
9 Enquête de l'Agence de la Démocratie Locale de Kairouan, août 2020.
10 Entretien avec une femme rurale anonyme à El-Azima.
11 Entretien avec des femmes rurales à El-Azima.
12 Entretiens avec des femmes rurales à El-Azima, 6 octobre 2020.
13 Entretien avec Anis Zahraz, 12 octobre 2020.
14 Entretien avec Kennou.
15    Entretien avec RabiI Ayadi, chef du département des affaires de la femme rurale, commissariat régional du ministère de la femme à Jendouba, 24 septembre 2020.
16 Entretiens avec Rahma Jaouadi, Hanene Saidi, conseillères de la commune de Jendouba, et Sanaa Medfoui, cheffe adjointe de la commune d’Oued MelIiz, 24 septembre 2020.
17 Entretien avec Zahraz.
18 Entretien avec Ayadi.
19 Entretiens avec Nait Limam et Ochy.
20 Entretien avec Nait Limam.
21 Entretien avec Haneya Ochy, 23 septembre 2020.
22 Entretiens avec le personnel et les stagiaires de l'AFPCD.
23 Entretien avec Ochy.
24 Entretien avec Farida, 23 septembre 2020.
25 Entretien avec Rajah, 23 septembre 2020.
26 Entretien avec Salwa Kennou Sebei, 9 octobre 2020.
27 Chiffres fournis par TSS.
28 Entretien avec Fatma Benmahmoud, responsable du programme de développement, 13 octobre 2020.