Tunisie: Nouveau gouvernement, nouvelles dynamiques ?

Après des mois de négociation, le parlement tunisien a octroyé sa confiance à un gouvernement sans précédent depuis 2011. Dirigé par un premier ministre issu d’un parti non représenté au parlement et avec plus de la moitié des ministres indépendants ou nouveaux venus sur la scène gouvernementale, c’est le premier depuis 2011 à ne pas être un gouvernement d’ « union nationale ». Ce papier examine ce nouveau paysage politique tunisien, les relations entre le premier ministre et le président de la République, et l’impact de cette formation sur la capacité du nouveau gouvernement à mener les réformes tant attendues.

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Le Président Kais Saïed (D) et le Premier ministre Elyes Fakhfakh lors de la cérémonie de prestation de serment par les nouveaux membres du gouvernement au Palais de Carthage, le 27 février 2020. © EPA-EFE/FETHI BELAID / POOL

Le 26 février dernier, l’Assemblée des représentants du peuple a octroyé sa confiance au nouveau gouvernement formé par Elyes Fakhfakh. Le nouveau chef du gouvernement, 48 ans, originaire de Tunis et ingénieur de formation, en est à sa troisième fonction gouvernementale, après avoir été ministre du tourisme et des finances entre 2011 et 2014.1Elyes Fakfakh a été nommé par Hamadi Jebali au Ministère du tourisme entre décembre 2011 et mars 2013. Il a également été Ministre des Finances sous ce même gouvernement et reconduit ensuite par Ali Laarayedh entre décembre 2012 janvier 2014 (il aura cumulé les deux portefeuilles pendant près de 3 mois entre décembre 2012 et mars 2013). Ce vote de confiance met un terme à une période d’incertitude qui régnait depuis la fin de l’été 2019. Restant fidèle à certaines constantes de la vie politique tunisienne, la composition du nouveau gouvernement marque, cependant, un tournant en Tunisie sur de nombreux aspects.

Pour la première fois depuis 2011, il ne s’agit pas d’un gouvernement dit “d’union nationale” comme c’était le cas pour les gouvernements précédents puisque l’équipe ministérielle doit faire face à une opposition parlementaire qui risque de mobiliser un tiers des députés.2Des processus importants tels que la révision de la constitution ou la destitution du président de la République requièrent l’approbation des deux tiers de l’assemblée. Le tiers des parlementaires dispose également de pouvoirs conséquents tels que la possibilité d’engager le processus de destitution du chef du gouvernement, du gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, engager le processus de révision du texte constitutionnel, ou demander l’organisation d’une session extraordinaire de l’Assemblée.  Une situation naturelle dans les démocraties établies mais insolite en Tunisie, où chaque gouvernement depuis 2011 a tenté de rallier la majorité parlementaire la plus large possible. En même temps, la majorité du gouvernement demeure précaire car son chef n’est pas issu de la majorité parlementaire et tient son rôle au soutien octroyé par plusieurs partis politiques qui ne relèvent pas nécessairement d’une même ligne politique.

On retrouve également une composition particulière du gouvernement avec des indépendants à la tête des ministères régaliens et un chef issu d’un parti non représenté à l’assemblée. La question de l’impact de cette configuration sur la capacité du gouvernement à mener les reformes tant attendues en Tunisie reste à déterminer. A peine leurs fonctions prises, les ministres ont eu à faire face au déclenchement de la crise sanitaire liée au Covid-19 qui a touché tous les secteurs et continue d’exiger des degrés de coordination, d’efficacité et de transparence dont l’Etat tunisien n’a jamais fait preuve auparavant.

Quelles sont les nouvelles dynamiques du paysage politique tunisien ? Comment lire la composition du nouveau gouvernement et ses rapports avec le président de la République ? Qu’a révélé jusque-là la crise du Covid-19 des dynamiques établies ? Et quel futur peut-on entrevoir sur la capacité du gouvernement à mener les réformes nécessaires ?

2019 : Une année chaotique

Depuis la révolution du 14 janvier 2011, le paysage politique tunisien a été chamboulé à de nombreuses reprises ; 2019 ne fut pas une exception. La fin de la saison estivale a été marquée par deux décès importants : celui du président de la République, Béji Caied Essebsi, mort en fonction le 25 juillet, date du 62eme anniversaire de la proclamation de la république, et celui de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali, mort le 19 septembre, en Arabie Saoudite. Les deux hommes auront différemment marqué l’époque moderne du pays et leur départ met un terme à deux pages importantes de l’après révolution.

Les deux élections – présidentielle et législative – de septembre et octobre 2019 ont également marqué un grand tournant et confirmé l’ancrage du pays dans la démocratie en relevant le défi des seconds scrutins nationaux libres, démocratiques et transparents de l’histoire moderne tunisienne.3Certains observateurs incluent également le scrutin du 23 octobre 2011 qui a permis aux tunisiens d’élire les membres de l’Assemblée Nationale Constituante. Les deux élections ont été porteuses de surprises: l’élection présidentielle a mis au pouvoir Kais Saïed, professeur de droit constitutionnel qui n’a jamais adhéré à un parti politique et ne s’est présenté à aucune autre élection, après une course entre 26 candidats (incluant le chef du gouvernement sortant, un ancien président de la République et plusieurs anciens ministres) et un duel au second tour contre Nabil Karoui, riche homme d’affaire et influent magnat des médias.

Quant à elles, les élections législatives ont produit un parlement encore plus fragmenté, avec la quasi-disparition du parti majoritaire durant la précédente législature (Nidaa Tounes, alors dirigé par Béji Caied Essebsi), la confirmation d’Ennahdha comme force affaiblie mais toujours dominante de la scène politique,4Ennahdha a perdu 15 sièges entre 2014 et 2019 mais reste le premier bloc de l’assemblée. et l’apparition de plusieurs forces en mesure de constituer des blocs parlementaires (comme le Parti Destourien Libre, Courant démocratique, Mouvement du Peuple, Parti Karama). Cette mosaïque parlementaire présente une fidèle description du paysage politique tunisien avec ses différences, ses clivages et ses unions.

Si les élections ont montré une maturité de la démocratie tunisienne, la fragmentation du parlement a poussé le pays sur la voie de l’instabilité en laissant les rênes du gouvernement quasi-vacantes pendant plus de six mois.5Le gouvernement sortant de Youssef Chahed a continué depuis août 2020 (début de la campagne électorale pour les élections présidentielles) a assuré l'intérim et la gestion courante des affaires gouvernementales. Durant cette période, Ennahdha, premier vainqueur des élections, a désigné en vertu de la procédure prévue dans la Constitution Habib Jemli,6Réputé proche des islamistes et ancien secrétaire d’Etat dans le gouvernement de Hamadi Jebali et Ali Laarayedh, deux cadors d’Ennahdha. pour former le premier gouvernement, tâche à laquelle il échouera le 10 janvier lorsque l’Assemblée des représentants du peuple lui refuse un vote de confiance avec 134 voix contre, 72 voix pour et 3 abstentions.7L’Assemblée tunisienne compte 217 députés et tout gouvernement doit disposer d’au moins 109 voix pour afin de bénéficier de la confiance de l’organe législatif.

S’engage dès lors une course contre la montre pour le président de la République, qui doit engager “dans un délai de dix jours, des consultations avec les partis, les coalitions et les groupes parlementaires, en vue de charger la personnalité la mieux à même d’y parvenir de former un Gouvernement, dans un délai maximum d’un mois.”8Article 89 de la Constitution tunisienne du 27 janvier 2014 Ultimatum constitutionnel à grand enjeu puisque la Constitution prévoit qu’à la deuxième tentative sans succès, le président de la République peut dissoudre l’Assemblée et convoquer des élections législatives anticipées.

Le président tunisien choisit et surprend

Kais Saïed, jusqu’alors très peu lié par les us et coutumes présidentiels,9Il est par exemple le premier président tunisien à préférer ne pas séjourner au palais de Carthage et à préférer continuer de loger chez lui. impose son rythme en demandant à tous les partis politiques représentés au parlement de suggérer des candidat(e)s au poste de chef du gouvernement. Fait inhabituel, Carthage demande aux partis de faire leurs propositions par écrit. Le président se voit offrir le 16 janvier une liste de plus d’une dizaine de candidats,10La liste des candidats peut être consultée sur le lien suivant :http://kapitalis.com/tunisie/2020/01/17/tunisie-les-candidats-proposes-par-les-partis-et-les-blocs-parlementaires-au-poste-de-chef-de-gouvernement/ et recevra au palais les noms les plus suggérés. Son choix s’arrêtera toutefois le 20 janvier sur Elyes Fakhfakh, qui avait été suggéré par le parti Tahya Tounes, présidé par Youssef Chahed, chef du gouvernement sortant.11Elyes Fakhfakh apparaît dans la liste du 16 janvier proposée par Tahya Tounes (le parti du chef du gouvernement sortant) et dans la liste de soutien du Courant démocratique, tous deux respectivement 7e et 2e blocs parlementaires en nombre de députés.

Le choix porté sur Elyes Fakhfakh est surprenant à un plus d’un titre : d’abord, concurrent de Kais Saïed lors du premier tour de l’élection présidentielle, Fakhfakh est également un des candidats présidentiels les moins populaires si l’on se fie aux résultats de ce même premier tour.12Le 16 septembre 2019, il n’a ainsi réussi à obtenir que la confiance de 11 532 électeurs, soit 0.34% des suffrages exprimés. Par ailleurs, il n’appartient à aucun parti politique qui soit présent au parlement et était candidat à l’élection présidentiel au nom du parti Ettakatol :13Constitué avant la Révolution et dont un temps le président (Mustapha Ben Jaafar) a été président de l’assemblée nationale constituante. Le parti Ettakatol était l’allié d’Ennahdha entre 2012 et 2014 et a subi de plein fouet les contrecoups de ce rapprochement en passant de 20 sièges en 2011 à 1 seul en 2014. Ce dernier et seul siège sera perdu en 2019. Kais Saïed aura donc choisi un politicien aux couleurs d’un parti non représenté à l’Assemblée.

Autre élément surprenant, le président n’aura fait appel à aucun des candidats suggérés par les deux partis arrivés en tête de l’élection législative, Ennahdha et Qalb Tounis. Chaque fois par le passé qu’Ennahdha n’a pas été à la tête du gouvernement, cela a été le signe d’une crise du mouvement islamiste.14Le 10 janvier 2014, Mehdi Jomaa (indépendant) est désigné chef du gouvernement suite à une crise politique intense ayant vu l’opposition quitter le siège du parlement. A la suite de l’élection législative de 2014, Ennahdha est arrivée deuxième derrière Nidaa Tounes.

Les dynamiques du jeu politique à l’aune du nouveau gouvernement

Ce choix étonnant du président peut être expliqué par divers facteurs. D’abord, Kais Saïed a très peu caché son entente avec Youssef Chahed, alors chef du gouvernement sortant et avec qui il a étroitement collaboré d’octobre 2019 à février 2020. Les deux hommes se sont retrouvés à plusieurs occasions afin de traiter des problèmes cruciaux auxquels le pays fait face. Youssef Chahed a tenu à maintes reprises des propos dithyrambiques concernant le président, n’hésitant pas à parler “d’un homme patriote, honnête et qui veut du bien pour son pays” et d’ajouter “je suis fier que la Tunisie soit présidée par lui et pas par une autre personne”.15Propos tenus le mercredi 18 décembre 2019, lors de l’interview télévisée exclusive, diffusée sur les chaînes Watania 1 et Attessia TV.

La période entre la désignation d’Elyes Fakhfakh pour former le gouvernement (20 janvier) et le vote de confiance à l’Assemblée (26 février) a connu des tractations politiques intenses. L'émiettement politique à l’Assemblée a permis au candidat au poste de chef du gouvernement de mélanger les cartes et de redistribuer les fonctions. Ennahdha, un temps écarté des pourparlers,16L’obstination du mouvement islamiste d’intégrer nécessairement le parti de Nabil Karoui dans le gouvernement est derrière son écartement temporaire des pourparlers. a finalement été réintégré par Fakhfakh qui a dans le même temps éliminé définitivement la possibilité d’inclure le parti Qalb Tounis représenté par Nabil Karoui.

Les tractations n’ont pas été fondées sur des programmes mais sur les personnes – une pratique devenue habituelle dans la scène politique tunisienne depuis 2011. Ceci n’a toutefois pas empêché Fakhfakh de présenter à la veille du vote de confiance une note succincte des programmes de travail de son gouvernement à savoir :

  1. Le projet national pour la réforme de l’Etat et l’application de la décentralisation ;
  2. La réforme du système éducatif et l’enseignement public ;
  3. La réforme du système de santé ;
  4. Une réforme de l’agriculture dans toutes ses dimensions ;
  5. La transformation digitale ;
  6. La mutation énergétique ;
  7. Le cap sur Afrique.

Ce programme très proche de celui déjà mis en œuvre par son prédécesseur17“Dans les grandes lignes, ce programme à court terme sur lequel planche Elyes Fakhfakh ressemble au contenu proposé depuis 2018 par le chef du gouvernement sortant, Youssef Chahed. Il en va de même pour ses ambitions à long terme, désignées par « Plan d’investissement stratégique pour l’avenir », un ensemble de réformes des secteurs de l’éducation, la santé, l’agriculture, le digital, l’énergie avec une ouverture sur les marchés africains.” Frida Dahmani, Jeune Afrique, 29 janvier 2020 : https://www.jeuneafrique.com/888594/politique/tunisie-elyes-fakhfakh-devoile-les-premieres-lignes-de-son-programme/ traduit encore une fois la proximité politique entre les deux hommes, et l’assentiment implicite donné par Kais Saïed à ce faux renouvellement. Une synergie décriée par de nombreux parlementaires et consentie en dernière minute par Ennahdha, menacé de perdre sa place majoritaire à l’Assemblée, si Kais Saïed venait à la dissoudre faute de gouvernement en place.

Une autre dynamique intéressante de ce nouveau paysage politique est celle qui existe entre le président de la République et le président de l’Assemblée, Rached Ghannouchi. Président du parti Ennahdha, Ghannouchi se devait de conserver les intérêts et l’image politique du mouvement. Or, l’échec de Habib Jemli à former un gouvernement en tout début d’année l’avait mis en difficulté, en tant que chef d’Ennahdha et président de l’Assemblée, car incapable de rallier une majorité et d’assurer le passage d’un gouvernement dont son parti a désigné le chef.

Un bras de fer politique et médiatique s’est engagé entre les deux présidents en décembre 2019, lorsque Ghannouchi voulait mettre un terme aux pourparlers de Habib Jemli qui auront duré deux mois. En face, le président de la République avait maintes fois indiqué l’urgence de constituer un gouvernement et a ouvertement menacé par la suite de dissoudre l’assemblée si une majorité n’était pas réunie.18https://www.jeuneafrique.com/mag/899824/politique/en-tunisie-une-treve-fragile-entre-kais-saied-et-rached-ghannouchi/

Cette pression réciproque semble avoir tourné en faveur de Kais Saïed lorsqu’Ennahdha s’est résigné à voter en faveur du gouvernement proposé le 20 février. Le parti islamiste tenait jusqu’alors à l’exigence d’attribuer des portefeuilles au parti Qalb Tounes, troisième bloc parlementaire, dans la continuité des logiques passées de gouvernements d’union. Ennahdha abandonnera cette exigence et celle d’être lié à Qalb Tounes en acceptant d’intégrer, seul, le nouveau gouvernement.

Une composition gouvernementale originale à plus d’un titre

Ce nouveau gouvernement est seulement le second depuis 2011 à faire la place à autant de ministres indépendants. Il est le seul à attribuer autant de ministères régaliens à des personnes non-affiliées aux grands partis en place. Ainsi, Thouraya Jeribi au ministère de la Justice, Imed Hazgui à la Défense nationale, Hichem Mechichi à l’Intérieur ou encore Nourredine Erray aux Affaires étrangères sont autant de nouveaux venus sur la scène gouvernementale et sont très largement perçus comme indépendants.

Pour la répartition partisane, c’est Ennahdha qui s’en sort le mieux avec sept ministres (21,87%), le parti Tayyar est représenté par trois ministres (9,37%), ensuite Echaâb (Mouvement du Peuple) et Tahya Tounes, chacun deux ministres (6,25%). Les ministres présentés comme indépendants sont au nombre de 18 et représentent près de 56% de la composition gouvernementale.19http://kapitalis.com/tunisie/2020/02/15/composition-du-gouvernement-fakhfakh-lappartenance-des-ministres-video/

De même et pour la première fois, il ne s’agit pas ici d’un gouvernement dit “d’union nationale” comme c’était le cas pour les gouvernements précédents depuis 2011. Les partis arrivés deuxième (Qalb Tounes), troisième (“Parti destourien Libre”) et cinquième (“Mouvement Karama”) en nombre de voix aux élections législatives se retrouvent dans l’opposition à l’Assemblée. Une situation naturelle dans les démocraties établies mais insolite en Tunisie, où chaque gouvernement depuis 2011 a tenté de rallier la majorité parlementaire la plus large possible.

Ce gouvernement a d’ailleurs laissé peser de nombreux doutes sur sa capacité de réunir les 109 voix nécessaires à lui octroyer la majorité, et nombreux analystes ont tablé sur son passage en gouvernement minoritaire. Finalement, le 20 février le gouvernement obtiendra au terme d’une séance parlementaire de sept heures 129 voix pour, 77 voix contre et une abstention.20https://www.webmanagercenter.com/2020/02/27/445522/gouvernement-fakhfakh-details-des-votes-a-lassemblee/ Ces voix proviennent de cinq des huit blocs parlementaires et de quelques députés indépendants. Cette répartition fait peser le spectre du tiers bloquant à disposition de l’opposition (Qalb Tounes, Karama et PDL) mais avec leurs 73 députés, ils atteignent tout juste ce tiers bloquant et peuvent, s’ils le souhaitent, exercer une forte pression pour faire face en bloc homogène (sans dissidence, sans absence).

Figure 1 Répartition des votes par bloc lors du vote de confiance au gouvernement proposé par Elyes Fakhfakh le 20 février 2020 (Source : Al Bawsala)

 

Les autres éléments particuliers tiennent au reste de la composition gouvernementale. Seules six femmes sur les 32 portefeuilles ministériels ont été nommées – un ratio de 18,75% qui reste faible en comparaison avec celui des précédents gouvernements.21A titre d’exemple, le gouvernement de Youssef Chahed comptait à sa formation 8 femmes pour 40 portefeuilles (20%), le gouvernement Habib Essid en 2015 comptait également 8 femmes pour 41 portefeuilles (19,5%). Toutefois, il convient de reconnaître la nomination de Thouraya Jeribi, première femme à la tête du ministère de la Justice en Tunisie.

La diversité des profils dans ce nouveau gouvernement mérite également une attention particulière : à peine un tiers seulement des ministres ont déjà occupé une fonction gouvernementale. Il s’agit là d’une nouveauté qui inscrit véritablement ce gouvernement dans le sang neuf.

Des défis persistants doublés d’une crise sanitaire majeure

L’émiettement partisan au sein de l’Assemblée des représentants du peuple fait peser le spectre d’un blocage législatif systématique. Les projets de lois organiques (relatifs, par exemple, aux droits et libertés fondamentaux ou à l’équilibre des pouvoirs) requièrent une majorité absolue de 109 députés qui – du fait des absences et des désaccords – est souvent difficile à atteindre. D’un autre côté, l’architecture institutionnelle prévue par la nouvelle Constitution n’est pas encore complétée. L’Assemblée, le président de la République et le Conseil supérieur de la magistrature auront la lourde tâche d’identifier et d’élire chacun quatre membres de la Cour constitutionnelle.

Cette équipe prend ainsi les rênes du gouvernement et doit faire face à d’important défis d’abord économiques, sociaux, environnementaux et enfin politiques. Le contexte se complique rapidement pour le nouveau gouvernement avec un attentat opéré dans un quartier d’affaire de Tunis le 6 mars 2020, aux abords de l’ambassade américaine ; mais plus que tout autre, c’est le déclenchement de la pandémie de Covid-19 qui a posé le plus grand défi à ce gouvernement à peine entré en fonction. Le tout premier cas testé positif en Tunisie a été annoncé le 2 mars 2020.

Sur le plan politique, l’Assemblée réduite au travail à distance pendant plus de deux mois, semble plus que jamais divisée, et les nombreux appels des partis d’opposition à retirer la confiance au chef de l’organe législatif (et par ailleurs chef du parti ayant le plus grand nombre de sièges, Rached Ghannouchi) affaiblissent plus encore la coalition gouvernementale.

Par ailleurs, entre un président nouvellement élu et cette équipe gouvernementale à peine entrée en fonction, sans appartenance politique directe entre les deux, un défaut de communication aurait pu aisément survenir dans la gestion de cette crise sanitaire. Toutefois, il semble que les rouages aient correctement fonctionné. Un couvre-feu sur tout le territoire est d’abord annoncé le 17 mars 2020 par le président de la République, qui se base sur les prérogatives que lui accorde l’article 80 de la Constitution portant sur les mesures exceptionnelles. Le Chef du gouvernement enchaîne le lendemain avec le développement de mesures sanitaires, sécuritaires et économiques en vertu de l’article 70 de la Constitution.

A chaque apparition médiatique, les deux hommes prennent le soin de coordonner leurs messages et de planifier leurs interventions en conséquence. Lors d’un entretien télévisé le 12 mai 2020, le chef du gouvernement se voyant poser la question des rapports avec le président de la République réponds qu’ils « partagent les mêmes valeurs, le même projet pour la Tunisie, le même sentiment social et la même volonté de changement sans être tous les deux liés à aucun lobby. Le président a été porté au pouvoir par la confiance du peuple et moi par la sienne. Je le lui dois à lui et à plus de 120 députés de six blocs parlementaires différents. »22Entretien accordé le 12 mai 2020 à la chaîne France 24 en langue arabe.

Cette machinerie gouvernementale apparaît ainsi de mieux en mieux huilée et profite de la quasi-mise en veille de l’Assemblée des représentants du peuple pendant la crise. Les députés ont ainsi décidé d’interrompre les réunions présentielles en commissions et en plénière, tout en réduisant le rythme des travaux législatifs et de contrôle et en travaillant depuis chez eux. Ceci a eu pour conséquence directe de réduire la pression politique exercée sur l’équipe gouvernementale et a relégué le législateur en seconde ligne de la lutte contre le Covid-19. Cette politique est actée le 5 avril dernier lorsque l’Assemblée plénière délègue une partie de son pouvoir au chef du gouvernement. Cette délégation, limitée à un mois et ne portant que sur les domaines liés à la lutte contre la pandémie, autorise le chef du gouvernement à adopter des décrets-lois, une situation inédite depuis la révolution.

Les défis posés par le Covid-19 s’étaleront sur le moyen et le long terme et seront particulièrement révélés à travers des défis économiques et sociaux que la Tunisie devra, comme beaucoup de pays, relever. Tous les observateurs du fait politique tunisien scruteront à la loupe les dynamiques du pouvoir, et n’hésiteront pas à relever la consolidation du rapprochement entre les deux chefs de l’exécutif ou, au contraire, son affaiblissement et tiendront aussi à l’œil les mouvements du président de l’Assemblée sur l’échiquier politique ainsi que les leaders des principaux blocs de la majorité et de l’opposition.

Devant les facteurs évoqués tout au long de cette analyse, il est difficile de prédire l’évolution des rapports entre les différents pouvoirs, ce qui complique tout pronostic quant à la longévité du gouvernement d’Elyes Fakhfakh. Il transparait des dernières prises de paroles dans les médias que le chef du gouvernement reste confiant dans la capacité de son équipe à surmonter les défis créés par la crise sanitaire et dans sa capacité à maintenir des rapports stratégiques avec le président de la République et le chef du parlement de manière à assurer l’intérêt de tous.

Footnotes   [ + ]

1. Elyes Fakfakh a été nommé par Hamadi Jebali au Ministère du tourisme entre décembre 2011 et mars 2013. Il a également été Ministre des Finances sous ce même gouvernement et reconduit ensuite par Ali Laarayedh entre décembre 2012 janvier 2014 (il aura cumulé les deux portefeuilles pendant près de 3 mois entre décembre 2012 et mars 2013).
2. Des processus importants tels que la révision de la constitution ou la destitution du président de la République requièrent l’approbation des deux tiers de l’assemblée. Le tiers des parlementaires dispose également de pouvoirs conséquents tels que la possibilité d’engager le processus de destitution du chef du gouvernement, du gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, engager le processus de révision du texte constitutionnel, ou demander l’organisation d’une session extraordinaire de l’Assemblée.
3. Certains observateurs incluent également le scrutin du 23 octobre 2011 qui a permis aux tunisiens d’élire les membres de l’Assemblée Nationale Constituante.
4. Ennahdha a perdu 15 sièges entre 2014 et 2019 mais reste le premier bloc de l’assemblée.
5. Le gouvernement sortant de Youssef Chahed a continué depuis août 2020 (début de la campagne électorale pour les élections présidentielles) a assuré l'intérim et la gestion courante des affaires gouvernementales.
6. Réputé proche des islamistes et ancien secrétaire d’Etat dans le gouvernement de Hamadi Jebali et Ali Laarayedh, deux cadors d’Ennahdha.
7. L’Assemblée tunisienne compte 217 députés et tout gouvernement doit disposer d’au moins 109 voix pour afin de bénéficier de la confiance de l’organe législatif.
8. Article 89 de la Constitution tunisienne du 27 janvier 2014
9. Il est par exemple le premier président tunisien à préférer ne pas séjourner au palais de Carthage et à préférer continuer de loger chez lui.
10. La liste des candidats peut être consultée sur le lien suivant :http://kapitalis.com/tunisie/2020/01/17/tunisie-les-candidats-proposes-par-les-partis-et-les-blocs-parlementaires-au-poste-de-chef-de-gouvernement/
11. Elyes Fakhfakh apparaît dans la liste du 16 janvier proposée par Tahya Tounes (le parti du chef du gouvernement sortant) et dans la liste de soutien du Courant démocratique, tous deux respectivement 7e et 2e blocs parlementaires en nombre de députés.
12. Le 16 septembre 2019, il n’a ainsi réussi à obtenir que la confiance de 11 532 électeurs, soit 0.34% des suffrages exprimés.
13. Constitué avant la Révolution et dont un temps le président (Mustapha Ben Jaafar) a été président de l’assemblée nationale constituante. Le parti Ettakatol était l’allié d’Ennahdha entre 2012 et 2014 et a subi de plein fouet les contrecoups de ce rapprochement en passant de 20 sièges en 2011 à 1 seul en 2014. Ce dernier et seul siège sera perdu en 2019.
14. Le 10 janvier 2014, Mehdi Jomaa (indépendant) est désigné chef du gouvernement suite à une crise politique intense ayant vu l’opposition quitter le siège du parlement. A la suite de l’élection législative de 2014, Ennahdha est arrivée deuxième derrière Nidaa Tounes.
15. Propos tenus le mercredi 18 décembre 2019, lors de l’interview télévisée exclusive, diffusée sur les chaînes Watania 1 et Attessia TV.
16. L’obstination du mouvement islamiste d’intégrer nécessairement le parti de Nabil Karoui dans le gouvernement est derrière son écartement temporaire des pourparlers.
17. “Dans les grandes lignes, ce programme à court terme sur lequel planche Elyes Fakhfakh ressemble au contenu proposé depuis 2018 par le chef du gouvernement sortant, Youssef Chahed. Il en va de même pour ses ambitions à long terme, désignées par « Plan d’investissement stratégique pour l’avenir », un ensemble de réformes des secteurs de l’éducation, la santé, l’agriculture, le digital, l’énergie avec une ouverture sur les marchés africains.” Frida Dahmani, Jeune Afrique, 29 janvier 2020 : https://www.jeuneafrique.com/888594/politique/tunisie-elyes-fakhfakh-devoile-les-premieres-lignes-de-son-programme/
18. https://www.jeuneafrique.com/mag/899824/politique/en-tunisie-une-treve-fragile-entre-kais-saied-et-rached-ghannouchi/
19. http://kapitalis.com/tunisie/2020/02/15/composition-du-gouvernement-fakhfakh-lappartenance-des-ministres-video/
20. https://www.webmanagercenter.com/2020/02/27/445522/gouvernement-fakhfakh-details-des-votes-a-lassemblee/
21. A titre d’exemple, le gouvernement de Youssef Chahed comptait à sa formation 8 femmes pour 40 portefeuilles (20%), le gouvernement Habib Essid en 2015 comptait également 8 femmes pour 41 portefeuilles (19,5%).
22. Entretien accordé le 12 mai 2020 à la chaîne France 24 en langue arabe.