Renforcer la résistance démocratique en Syrie

La révolte pacifique syrienne commencée au printemps 2011 s’est heurtée à la répression brutale du régime d’Assad. Après plus de six mois de manifestations non-violentes, les révolutionnaires syriens se sont tournés vers la résistance armée. Depuis lors, les Syriens qui se battent sont devenus dépendants des soutiens militaires et financiers, indispensables à la poursuite de la lutte armée. Il n’y a guère que le régime d’Assad pour remettre en question cette version des faits. Les conséquences de cette dépendance sont pourtant souvent passées sous silence. Ainsi, ce sont les sources de financement des rebelles et les conditions qui y sont attachées qui ont modelé le paysage de la rébellion armée, et non l’inverse. Il n’y a pas en Syrie une révolution islamiste, mais un soulèvement populaire financé principalement par des sources islamistes. Reconnaître ce fait est essentiel et a des implications profondes pour l’élaboration d’une stratégie efficace dans le conflit syrien.

S’il apparaît que la perspective de frappes occidentales sur la Syrie s’éloigne, certaines questions s’imposent avec urgence : quelle stratégie alternative faut-il envisager? Comment travailler avec l’opposition armée ? Sur quelles forces compter ? Quelles sont leurs capacités ? Sur quels groupes faut-il s’appuyer pour mettre en oeuvre une stratégie conduisant à remplacer le régime Assad tout en endiguant les extrémistes ?

Le présent rapport étudie les circonstances et conditions qui ont façonné l’opposition armée syrienne et passe en revue les groupes engagés en faveur d’un système politique démocratique et d’une société pluraliste en Syrie. Il est basé sur des récoltes d’informations et des échanges directs des auteurs avec les groupes étudiés sur une période de deux ans.

Il décrit l’extrême fluidité à l’oeuvre au sein de la résistance armée, reflet avant tout de la diversité mais surtout de l’inconstance, et donc du caractère peu fiable des sources de financement des rebelles. Cette étude propose des pistes pour une stratégie de renforcement des groupes démocratiques et suggère qu’une politique résolue dans ce sens serait le meilleur moyen d’atteindre le double objectif de mettre fin à la dictature d’Assad et d’obtenir un dénouement démocratique en Syrie. Il apparaît en effet que le premier objectif n’a aucune chance d’aboutir si le second n’est pas poursuivi simultanément.

Depuis deux ans, la révolution est prise dans un engrenage dans lequel les dynamiques négatives se nourrissent et se renforcent jour après jour. La réticence des pays démocratiques à apporter le soutien nécessaire au bon moment n’a pas eu pour résultat de limiter les approvisionnements en armes et en argent, mais au contraire a permis à des sources non-démocratiques, principalement islamistes, de diverses obédiences de devenir les principaux sponsors de la rébellion. Au fur et à mesure que se généralisait le soutien apporté à une partie des insurgés en échange de leur allégeance aux islamistes, la crainte augmentait parmi un nombre croissant de Syriens quant à l’issue du conflit. En parallèle, l’Iran renforce son soutien au régime d’Assad afin de contrer ce qu’elle perçoit comme une tentative saoudienne d’imposer une domination sunnite et wahhabite sur toute la région.

L’unité des rangs face au régime est restée pendant longtemps la règle absolue des résistants armés. Mais à mesure que les groupes extrémistes cherchent à asseoir leur domination dans certaines régions, les opérations des groupes syriens visant à reprendre le contrôle de la résistance et à renouer avec ses objectifs initiaux conduisent de facto à une lutte triangulaire impliquant le régime, les groupes djihadistes radicaux et l’opposition démocratique.

Ces dynamiques sur le terrain ont des implications stratégiques majeures :

Si l’argent et les armes orientent le conflit, la fluidité des allégeances des groupes armés devrait constituer l’occasion de refaçonner la situation sur le terrain. Les puissances occidentales et régionales devraient sélectionner les groupes démocratiques et les renforcer pour rétablir la balance en leur faveur au sein de l’Armée Syrienne Libre (ASL) elle-même. S’ils étaient correctement équipés, les groupes pro-démocratie pourraient devenir le fer de lance d’un renversement du rapport de forces sur le terrain à leur avantage et de rassurer du même coup un grand nombre de Syriens indécis.

Il est aussi grand temps que les gouvernements occidentaux signifient sans détour à leurs alliés de la région que leur soutien à des groupes ayant des objectifs non démocratiques effraie de nombreux Syriens et retarde la chute d’Assad.

Apporter une assistance de base aux combattants est tout aussi important que de leur fournir des armes. Une stratégie efficace pour permettre aux groupes pro-démocratie de reprendre le dessus devrait combiner soutien civil et militaire, de manière fiable et régulière: ce serait là la seule manière pour les dirigeants de ces groupes de conserver la fidélité de leurs combattants et d’assurer un commandement efficace. Ce n’est qu’une fois cette condition remplie qu’il sera possible de recenser les groupes dignes de confiance et de leur fournir des armes sophistiquées.

À lui seul, le Conseil Militaire Supérieur (CMS) n’est pas en mesure de faire basculer le rapport de forces sur le terrain en faveur des groupes démocratiques. Même après la création du CMS, les donateurs ont continué de sélectionner les bénéficiaires de leur soutien en armes et en financements, présélectionnant certains groupes au sein de la rébellion auxquels le CMS était tenu de faire parvenir ces aides. Le CMS reste un canal fiable pour acheminer les soutiens mais il restera nécessaire pour tout donateur de s’impliquer dans le choix des bénéficiaires.

Le Conseil Militaire Supérieur entend élaborer un plan de sécurité opérationnel pour la protection de tous les sites et lieux clefs dans l’ensemble du pays et mérite d’être soutenu dans cette entreprise. Son chef se trouverait alors en position de rechercher la qualité de l’engagement des commandants locaux et de leurs représentants provinciaux pour la mise en oeuvre du plan, ce qui permettrait au CMS d’effectuer un tri des groupes selon qu’ils acceptent de s’engager ou non dans le processus.

Enfin, des percées sont possibles dans les zones où le régime jouit encore des faveurs de la population. De petits groupes multiconfessionnels combattent actuellement le régime dans ces régions prenant des risques considérables. Apporter un soutien militaire même limité à ces groupes contribuerait grandement à l’affaiblissement de la famille Assad. Cela constituerait en effet une menace sérieuse pour le régime, qui hésiterait à riposter par des bombardements massifs – comme il le fait dans des régions où la population soutient la résistance. En outre, cela court-circuiterait l’apparition d’une ligne de démarcation, prélude à une partition du pays. En dernier lieu, cela permettrait de rétablir des relations entre les diverses communautés du pays souvent coupées après que le régime soit parvenu à semer la discorde entre elles.