L’Algérie : inventer une nouvelle grammaire politique

Depuis le 22 février 2019, un nouveau chapitre de l’histoire algérienne est en train de s’écrire et de fonder un rapport nouveau des citoyens algériens à leur État. Ce jour-là, contre toute attente, des dizaines de milliers d’Algériens, sans distinction de sexe, d’âge de catégories sociale ou professionnelle déferlaient dans les villes et villages du pays pour crier leur rejet du 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle prochaine. À l’appel du général Ahmad Gaïd Salah, le chef de l’armée, de destituer le président Bouteflika, conformément à l’article 102 de la Constitution, et la démission de ce dernier le 2 avril, les Algériens ont répondu par une mobilisation encore plus forte et un appel : Système, dégage !

Arab Reform Initiative - L’Algérie : inventer une nouvelle grammaire politique
Des manifestants protestent pour le départ de l'ensemble du régime algérien à Alger, 5 avril 2019.© Mohamed Messara/EPA-EFE

Le Mouvement du 20 février ou hirak en Algérie, qui prend au fil des semaines l’air d’un avènement révolutionnaire, aura ainsi réussi à reléguer au second plan les clivages identitaires et religieux habituels de la société algérienne, tout comme il aura réussi à fédérer les dimanches la diaspora (notamment parisienne), d’habitude réticente aux manifestations de crainte de représailles. Il présente trois caractéristiques : national, non corporatiste et non violent. Décontenancée par l’ampleur des mobilisations qui vont en s’amplifiant, l’oligarchie en place est à la recherche d’options de repli qui interpellent sur les structures du pouvoir prétorien consolidé depuis les indépendances.

Comme pour les contestations dans les autres pays arabes, les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans la mobilisation des Algériens, jeunes et moins jeunes. Ainsi, aux manifestations localisées et contestations corporatistes, s’est substitué un mouvement global, non partisan en dépit de son caractère fondamentalement politique, réclamant un changement radical et pacifique et sur lequel les acteurs politiques aux manettes ne semblent avoir aucune prise.

On est également aujourd’hui loin du schéma islamiste brandi en épouvantail par les responsables politiques, les médias, cautionné par certains experts en islam politique. En effet, les slogans à consonance islamiste, sont absents. Est-ce à dire qu’une « nouvelle génération », au sens où l’entend Mannheim, à savoir une communauté d’expérience partageant un destin commun, affranchie de l’emprise idéologique du récit national est en train de naître ?  Née dans la décennie de la violence des années 1990, et ayant grandi dans la révolution des technologies de l’information, la jeunesse a appris à faire la politique autrement. Elle est en train de faire éclater les cadres et les canaux traditionnels de l’expression politique. Un chapitre nouveau de l’histoire algérienne s’amorce.

Un nouveau récit national, fondé sur la dignité

Un autre fait marquant des mobilisations est l’aspiration à une citoyenneté, fondée dans la dignité de l’individu et la fierté nationale, deux leviers qui ont mis en mouvement les Algériens. C’est que l’annonce de Bouteflika, président grabataire, invisible et inaudible, pour se présenter à un 5ème mandat présidentiel, a été l’annonce de trop. Elle est ressentie comme une humiliation profonde et une grave atteinte à la fierté nationale. Dans un fauteuil roulant, à 82 ans, Abdelaziz Bouteflika est depuis 2013 dans l’incapacité physique et intellectuelle de diriger le pays. C’est un groupe dirigé par son frère Saïd, qui mène les affaires du pays, au mépris de la constitution.

Aussi le mouvement en cours marque-t-il indéniablement l’irruption du citoyen algérien dans la sphère publique, jusque-là accaparée par l’État profond et ses ramifications. Pour rappel, les manifestations sont de jure interdites à Alger depuis 2001. Elles sont interdites de facto dans les autres villes. Toute tentative de contestation collective est aussitôt étouffée par le déploiement d’un puissant et omniprésent de l’appareil sécuritaire. Pour autant, la menace à peine voilée du premier ministre Ahmad, le 28 février 2019, de transformer l’Algérie en une autre Syrie n’a pas découragé la population de descendre dans la rue.

Le Mouvement du 22 février est la voix d’une jeunesse en liesse, qui représente plus de 70 % de la population nationale. Ces manifestations constituent un marqueur historique pour cette génération, comme l’a été pour leurs parents l’indépendance du pays en 1962. Un marqueur de libération survenue au terme d’une longue lutte armée qui a mis fin à 130 ans de colonialisme pour les anciens, au terme de décennies d’accaparement du pouvoir pour les jeunes d’aujourd’hui. L’hymne national est entonné, et le drapeau national fait sa réapparition, porté à bout de bras, autour du cou, sur les épaules, épinglé aux balcons, aux capots des véhicules. Le drapeau palestinien surgit de nulle part dans cette marée humaine, faisant écho à une autre forme d’oppression.

Ces deux caractéristiques saillantes des mobilisations (dépassement des clivages politiques/idéologiques et mise à distance du récit national officiel) révèlent en creux certains traits spécifiques à l’appareil d’État algérien. Dans la mesure où ce dernier a fait de la libération nationale une référence politique impérative, comme si l’histoire politique de l’Algérie s’était arrêtée en 1962, le mouvement du 22 février exprime une volonté de prendre part à l’histoire, consacrant de fait le vide politique qui a marqué le pays depuis la construction étatique.

Un État fort sans grammaire politique

Bien que la légitimité des forces de sécurité ait volé en éclats lors des émeutes d’Octobre 1988 au cours desquelles plus de 300 jeunes manifestants ont été tués, la lutte antiterroriste des années 1990 a donné rapidement à l’État sécuritaire l’occasion de redorer son blason, et de se doter d’un dispositif de légitimation que les attentats du 11 septembre 2001viennent renforcer. Ce dispositif a permis à la police politique, sous la houlette du DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité), de s’élever en un véritable État dans l’État et jouer un rôle prépondérant dans la gestion des affaires du pays.

Aujourd’hui, l’Algérie compte 220 000 policiers suréquipés et très entrainés, et un ratio agent de sécurité /habitant des plus élevé au monde. Ils étouffent sans coup férir les manifestations des militants des droits de l’homme et des syndicats autonomes. Selon de rapport de GFP (Global Fire Power) de 2018, l’Algérie dispose de 520.000 militaires actifs et 272.350 réservistes dont 220000 gendarmes. L’appareil sécuritaire est dirigé par 400 généraux. En dépit de sa dissolution en 2016, le DRS continue en toute impunité ses activités clandestines, opérant écoutes illégales et contrôle des télécommunications. Parmi les menaces immédiates que rencontre le Mouvement du 22 février, relevons les interventions de la police politique sur les réseaux sociaux, et lors des manifestations.

Le budget militaire et sécuritaire n’a cessé de croitre sous Bouteflika, pour atteindre plus du tiers du budget national. En dépit la réduction drastique des revenus pétroliers depuis 2014, ce budget n’a cessé d’augmenter. Pour la période 2014 – 2018, l’Algérie occupe la cinquième place mondiale dans la liste des pays importateurs d’armement. Les nouveaux équipements ont permis la mise à niveau de la professionnalisation des forces de sécurité.

Pour autant, ces équipements ne sont pas allés de pair avec un renouvellement de la doctrine militaire. Le citoyen est toujours absent dans la nouvelle configuration politique qui est au cœur de la sécurité.

Un pouvoir peu institutionnalisé

Malgré sa force, le cercle du pouvoir est plutôt réduit, et ses structures déterminées par des rapports d’allégeance. C’est l’État comme « espace social » (Bourdieu), dans lequel des acteurs se mettent en concurrence pour s’emparer du pouvoir, avec pour enjeu la captation de la rente sécuritaire, énergétique, symbolique. En Algérie, ces acteurs appartiennent à la hiérarchie militaire et sécuritaire, au clan présidentiel, à la haute administration mais aussi à différents partis, à la centrale syndicale de l’UGTA, aux médias et aux « capitaine d’industrie ». Ces groupes d’intérêt parviennent à sceller des alliances éphémères et conjoncturelles, le temps de de prélever leur part dans la rente mise en jeu.

Parmi les grands groupes, citons CEVITAL, ETRHB, GIMMO, KOUGC. Le groupe CEVITAL est dirigé par Issad Rabrab, un ancien comptable dans les années 1970. Selon le magazine Forbes, sa fortune s’élève à 3,2 milliards de dollars. Plusieurs de ses grands projets sont aujourd’hui bloqués en raison des mauvaises relations avec le clan Bouteflika.  Ali Hadad, un technicien en génie civil, est à la tête du groupe ETRHB.  Il se lance en 1988 dans les travaux publics, son entreprise prospère et devient rapidement la première grande entreprise. Il est le président du FCE (Forum des chefs d’entreprises), un grand acteur du clan présidentiel. Contrairement à Rabrab, Hadad est très proche de Saïd Bouteflika. Sous la pression du Mouvement du 22 février, il vient de démissionner. Aujourd’hui, c’est un réseau de près de 35 groupes et familles qui structure le système politique algérien. Le slogan pivotal des manifestants, « Système, dégage ! » prend ainsi toute sa signification politique.

Le pouvoir politique se loge dans des groupes aux intérêts fluctuants et conjoncturels qui s’estiment au-dessus des lois. En 2012, la liste des bénéficiaires du passeport diplomatique est élargie à tous les membres des cercles politiques et militaires et à leur entourage familial (épouses, fils et filles, frères et sœurs, pères et mères). Ils peuvent ainsi voyager sans visa dans l’espace Schengen, et dans les pays avec lesquels l’Algérie a signé des conventions bilatérales. En revanche, le citoyen algérien ordinaire rencontre de sérieuses difficultés pour décrocher le sésame pour voyager. Des centres de pouvoir occultes se forment dans les rouages de l’État, enraient son efficacité administrative et le discréditent dans ses fonctions régaliennes. Le pouvoir devient une coalition d'acteurs et de groupes, un « cartel » (Bozarslan) dès lors que le pouvoir réel n'est pas institutionnalisé. Cependant, en dépit de cet accaparement sans partage des rouages étatiques, le gouvernement algérien s’est montré incapable de consolider les structures d’État, de manière à garantir une légitimité a minima aux détenteurs du pouvoir.

La « réforme politique profonde » (2012-2016) promise par Bouteflika s’est traduite par un rétrécissement de l’espace public. La « révolution législative » mise en place comporte des mesures confuses et contradictoires, dont l’application est laissée à la discrétion de l’administrateur, lui-même coopté selon des règles non-écrites et nommé par décret présidentiel. Une série de lois liberticides relatives aux partis politiques, aux ONG, à l’information, et au code électoral, sont alors promulguées, pour parer à un éventuel printemps arabe. Le parlement multipartite bénit ces oukases – comme il a béni les précédents- relatifs à la liberté de presse, aux partis politiques, aux ONG et aux révisions constitutionnelles. Les quelques « îlots de liberté » se réduisent comme peau de chagrin au nom du dogme sécuritaire. La rente pétrolière permet d’acheter la paix sociale.

Pouvoir coercitif sur des bases institutionnelles fragiles, l’État algérien risque à tout moment de s’écrouler. Ce risque est d’autant plus réel que le système politique actuel est l’aboutissement d’une succession de coups de force, allant du déclenchement de la lutte armée en 1954, en passant par les putschs militaires et les émeutes d’Octobre 1988 jusqu’aux coups électoraux de Bouteflika.

Des coups de force permanents, des règles opaques et aléatoires

Le coup de force (qu’il soit militaire, constitutionnel, économique, islamiste, sécuritaire ou électoral) est non seulement l’instrument privilégié pour accéder au pouvoir, mais il est aussi à la base du jeu politique algérien. Chaque coup de force crée une situation instable caractérisée par un faisceau d’éléments conflictuels, dans une compétition tous azimuts pour se positionner dans la nouvelle configuration politique. Tous les coups sont permis, allant des putschs militaires, en passant par les méandres des émeutes d’Octobre 1988, les coups électoraux de Bouteflika, jusqu’au report dernièrement des élections d’avril 2019, ou encore l’appel lancé le 29 mars par Gaïd Salah pour convoquer l’article 102 de la constitution stipulant la destitution de Bouteflika. Bouteflika adresse une lettre par laquelle il annule la tenue des élections et se charge de diriger lui-même la transition politique alors qu’il est dans l’état qu’on lui connaît.

De cet état de fait découlent trois observations. D’abord, les acteurs algériens au pouvoir partagent une même grammaire politique : au même titre que les militaires ou les islamistes, Bouteflika a une vision autoritariste du changement social, du haut vers le bas de la pyramide. Ensuite, cette grammaire demeure vague et aléatoire, en dépit d’une trentaine d’années de multipartisme et d’élections régulièrement tenues. Les règles en demeurent indéchiffrables et baignent dans l’opacité. Les partenaires commerciaux se plaignent souvent du manque de transparence dans les affaires, mais s’en accommodent par des pratiques de surfacturations et de rétro-commissions. Enfin, de tels mécanismes maintiennent l’État à un stade « pré-politique », marqué par le manque de transparence et de démocratie, et par la militarisation du politique.  L’ensemble de ces observations expliquent le souci des manifestants de dépasser des clivages idéologiques perçus comme artificiels.

Au vu de de l’émancipation des manifestants vis-à-vis du récit national officiel qui fait du régime actuel l’héritier de la lutte de libération, les Algériens semblent renouer avec l’histoire là où elle s’est en quelque sorte arrêtée, au moment où l’État a pris son indépendance tout maintenant des structures coloniales.

L’héritage de l’État colonial

Au lendemain de l’indépendance, l’appareil colonial perçu comme répressif et exploiteur n’a pas été détruit. Il a été plutôt réactivé, constituant de facto la matrice légale de la construction étatique. La première grande mesure de l’État algérien indépendant a été de décréter la reconduction de l’arsenal juridique colonial, sauf dans ses dispositions contraires à la souveraineté nationale.

L’objectif du leadership de l’époque était en fin de compte de prendre la place du colon, comme l’avait souligné Frantz Fanon. Le mouvement spontané de l’autogestion a bien tenté de remettre en cause la construction étatique au profit de la construction nationale au lendemain des indépendances, mais en vain. Au lieu de promouvoir le jeune mouvement autogestionnaire qui a remis en marche les unités de production abandonnées par les colons, le bloc au pouvoir a mis en place une lourde bureaucratie pour l’encadrer, et doté l’administrateur de l’autogestion d’un pouvoir exorbitant.

Les fameux décrets de mars 1963 instituant l’autogestion dans l’agriculture deviennent rapidement un « slogan idéologique rassembleur » (Tlemçani). Toute contestation des fondements de l’ordre militaro-policier en gestation conduit à l’exclusion, quand ce n’est pas la liquidation des contestataires. L’objectif de ces décrets est de mettre fin au mouvement spontané et d’éviter son extension à d’autres secteurs de l’économie nationale.

Par petites touches successives, au gré des revenus des hydrocarbures, le dispositif militaro-politique consolide sa vision de l’État. « Semer le pétrole pour la construction étatique », telle est la devise qui a fédéré les élites, sous le parti unique comme sous le multipartisme. Une gigantesque infrastructure matérielle est mise en place dans les années 1970 pour soutenir l’industrialisation lourde et la dérégulation du commerce extérieur sous Chadli Bendjedid (1979-1992). Elle participera de la consolidation de l’État profond.

Inventer un nouveau récit national, trouver une nouvelle grammaire politique

Plus d’un mois après le déclenchement des manifestations à travers tout le territoire national, la stratégie du pouvoir est inchangée, et confirme la maxime de Houari Boumediène. Ce denier préconisait en effet un « État fort qui survivrait aux événements et aux hommes », et qui reposerait sur les réseaux, anciens et nouveaux, de la police politique.

Le pouvoir sécuritaire entend rester aux commandes. Sa feuille de route se résume au report des élections présidentielles précédemment prévues le 18 avril, et la démission de Bouteflika. Tandis que la nomination d'Abdelkader Bensalah, président du Sénat algérien, en tant que président par intérim de l'Algérie pendant 90 jours est une application de la Constitution, elle ne répond pas à l'appel principal des manifestants car il est largement perçu comme étant très proche du pouvoir.

Il s’agit donc d’investir des moyens matériels et humains importants pour bloquer, parasiter ou détourner le message de la population algérienne « Système, dégage ! ». La police politique déploie ses agents sur les réseaux sociaux, afin de contrer la mobilisation de la société civile. Cela porte à supposer qu’une candidature interne au sérail, est en attente d’un consensus au sein du club fermé des décideurs.

Certes la première étape du Mouvement du 22 Février, n’est pas achevée. Il faudra attendre la fin du 4ème mandat, le 27 avril, pour voir comment évolue la situation. Mais on peut d’ores-et-déjà affirmer sans grand risque d’erreur que le mouvement du 22 février a mis en branle un processus de modernité et de citoyenneté.

« L’État importé » (Badie) mis en place au lendemain des indépendances a prouvé son incongruité en Algérie. Malgré la fraude massive caractéristiques des scrutins, le népotisme et la corruption criant, la pouvoir algérien a bénéficié de la fausse légitimité des urnes et de la bénédiction de la communauté internationale. Alors que le questionnement des modes de représentation politique est au cœur même des enjeux politiques européens et occidentaux, un effort intellectuel s’impose aujourd’hui pour élaborer d’autres modèles de représentativité et de participation politique.